Sud-Kivu : La fermeture des institutions de microfinance pénalise gravement les agriculteurs et compromet la sécurité alimentaire

Alors que les agriculteurs du Sud-Kivu luttent quotidiennement pour survivre et garantir la sécurité alimentaire dans une région déjà fragilisée par les conflits armés et le changement climatique, une nouvelle menace pèse lourdement sur leurs efforts : la fermeture prolongée des institutions de microfinance (IMF) sur ordre de la Banque Centrale du Congo.

Depuis février 2025, la suspension des activités de ces institutions a plongé les communautés rurales dans une précarité financière alarmante, perturbant toute la chaîne de production agricole, de la préparation des champs à la commercialisation des récoltes. Le tissu économique du Sud-Kivu, fortement dépendant de l’agriculture de subsistance, est aujourd’hui affaibli par le non-fonctionnement des IMF. Ces institutions représentaient pour de nombreux exploitants la seule voie d’accès aux crédits agricoles, vitaux pour financer les semences, les outils, les engrais ou la main-d’œuvre saisonnière.

Les banques et IMF désormais fermées ont cessé de favoriser l’accroissement de la production agricole dans la province. Bien que certains clients puissent encore accéder partiellement à leurs fonds via des plateformes numériques, ils se heurtent à plusieurs obstacles structurels. Le premier est l’impossibilité de retirer de l’argent liquide dans les agences ou points de retrait, ce qui limite concrètement l’utilisation de ces fonds. Le second concerne les frais de transaction, avec des taux de change et des commissions atteignant parfois 10 à 15 %, des charges démesurées pour les petits producteurs.

Cette crise d’accès au cash entraîne une cascade de conséquences négatives. Elle compromet la capacité des agriculteurs à investir dans leurs cultures, à se procurer des intrants agricoles ou à subvenir à leurs besoins de base. Plus inquiétant encore, elle érode la confiance dans un système financier local déjà fragile. « Il est essentiel que les autorités compétentes, notamment la Banque Centrale, collaborent étroitement avec les acteurs de terrain pour mettre en place des solutions durables », recommande un économiste et expert en microcrédit. « Cela pourrait inclure la sécurisation des infrastructures financières, la relance progressive des IMF dans les zones stables, ainsi que la promotion d’initiatives alternatives, comme la finance inclusive ou les caisses communautaires d’épargne et de crédit. »

Selon lui, restaurer la confiance des usagers passe par un engagement fort des institutions publiques et un accompagnement adapté aux réalités rurales. À cela s’ajoute un contexte sécuritaire particulièrement instable. Dans plusieurs zones du Sud-Kivu, les IMF et les banques ont été contraintes de fermer en raison de la présence du mouvement politico-militaire M23/AFC. Ce climat de conflit entraîne un ralentissement des activités agricoles, la baisse de la production et l’incapacité à entretenir les champs, notamment les étapes cruciales du sarclage et de la récolte.

« L’absence des IMF est une véritable punition pour les agriculteurs en particulier, et pour toute la population en général », s’indigne Sabin Chobohwa Murhimbo, gérant de la coopérative agricole COOLPAC SCOOPS à Kalehe, dans le groupement de Mbing-Sud. Il déplore la fermeture complète des institutions financières dans une zone déjà enclavée, où les conflits répétés entre l’AFC/M23 et les Wazalendo paralysent l’économie.

Ce climat délétère décourage de plus en plus de producteurs. Le secteur agricole, pourtant fondamental pour le développement durable, semble relégué au second plan. Certains agriculteurs préfèrent abandonner les champs pour s’orienter vers l’extraction minière, malgré ses impacts environnementaux néfastes, en quête d’une survie immédiate.

À Kabare, la famine s’installe progressivement. Cubaka Janvier Kaburugwa, membre de l’Association Chrétienne pour la Lutte contre la Pauvreté (ACLUP), témoigne :
« Le manque d’accès aux financements agricoles affecte gravement les femmes rurales. Certaines familles ne parviennent plus à payer les soins de santé, ni la scolarité de leurs enfants. Nous appelons les autorités à faire l’impossible pour sauver nos familles qui dépendaient des micros finances. »

Son appel reflète l’urgence d’une réponse concertée et inclusive, orientée vers les plus vulnérables. Pour les spécialistes en microfinance, cette situation inédite pose une série de défis majeurs. Depuis cinq mois, toutes les activités économiques tournent au ralenti, entraînant un affaiblissement généralisé du secteur agricole. Faute de services bancaires, les agriculteurs ne peuvent plus épargner ni contracter de prêts. Or, l’épargne est une bouée de sauvetage en période creuse.

« Le manque d’endroit où épargner fragilise encore davantage le secteur agricole », souligne Augustin Biregeyi, expert en microcrédit. « Sans épargne, pas de levier pour redémarrer la saison suivante. Sans crédit, pas d’investissement, donc pas de production. C’est tout le cycle agricole qui est en danger, avec un risque accru de pénuries alimentaires et de déséquilibres dans la balance commerciale du pays. »

Au-delà du secteur agricole, c’est tout le tissu social et économique qui vacille. Le panier de la ménagère se réduit, les revenus sont bloqués, et les familles, qu’elles soient agricultrices ou non, doivent ajuster drastiquement leur mode de vie. Certains ne peuvent plus payer leur loyer ou faire face à leurs dépenses essentielles. Ce marasme accentue la pauvreté et creuse les inégalités dans une région déjà confrontée à de nombreux défis environnementaux et humanitaires.

La fermeture des institutions de microfinance dans le Sud-Kivu ne constitue pas seulement une crise bancaire. C’est un choc systémique qui frappe au cœur de la souveraineté alimentaire, de la résilience communautaire et du développement durable dans l’est de la République Démocratique du Congo. Il est temps que les autorités nationales, les partenaires internationaux et les ONG spécialisées dans le développement rural prennent la mesure de cette urgence. Sans accès aux financements, les agriculteurs risquent de perdre bien plus que leurs récoltes : leur avenir.

Par Patrick Babwine

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