Ils étaient 150, venus dénoncer pacifiquement le pillage silencieux de leurs terres. À Kisankala, dans le Lualaba, la colère des habitants face à l’exploitation illégale de la concession minière de COMIDE par des intérêts étrangers a été accueillie par les balles et les matraques. Un blessé grave, une armée en embuscade, et un État muet : la population réclame justice et exige que les promesses de développement cessent d’être trahies.
Mais avant que leur message ne trouve écho, les bottes militaires ont étouffé les cris. Une répression brutale, menée par des éléments des FARDC, s’est abattue sans sommation. Gaz lacrymogènes, coups de crosse, tirs de sommation. Un manifestant, grièvement blessé, est transféré en urgence à l’hôpital. Silence radio du gouvernement.

Ce qui aurait dû être un simple rassemblement citoyen dénonçant l’exploitation illégale d’une concession minière est devenu un microcosme de la fracture structurelle entre la gestion des ressources naturelles et le respect des droits communautaires dans un pays où les minerais valent plus que la vie humaine.
Derrière cette manifestation se cache un feuilleton minier d’une opacité inquiétante. La concession concernée appartient à la Compagnie Minière de Développement (COMIDE), une filiale du géant Eurasian Resources Group (ERG). Officiellement, COMIDE n’est pas encore en production. En 2023, elle avait pourtant signé un Cahier des charges en bonne et due forme avec les communautés locales, incluant des engagements précis : construction d’écoles, accès à l’eau, réhabilitation des routes rurales, appui au développement agricole. Mais sur le terrain, à Kisankala, la réalité est toute autre : des pelleteuses tournent nuit et jour. Des convois de camions circulent sans contrôle apparent. Les habitants désignent du doigt les opérateurs : des groupes d’intérêt étrangers, chinois et libanais, exploiteraient illégalement les minerais, dans un flou juridique total. Des accusations graves, portées par les citoyens et confirmées à demi-mot par plusieurs ONG locales, mais jamais contestées ni validées par une enquête officielle.
« On parle ici d’une exploitation mécanisée et intensive, hors de tout cadre légal. Où est passée l’Inspection générale des mines ? Où sont les agences de protection de l’environnement ? », questionne un cadre local d’une ONG environnementale sous couvert d’anonymat. L’élément le plus préoccupant dans ce dossier : la présence des FARDC sur le site minier, non pour sécuriser les populations ou faire respecter la loi, mais pour disperser la contestation. Une militarisation du territoire minier qui interroge sur les collusions entre certains opérateurs privés et des segments non identifiés de l’appareil d’État.
« Depuis des mois, nous envoyons des lettres, nous signons des pétitions, nous demandons une audience avec le gouverneur. Rien. Silence complet. Mais quand on manifeste, on nous répond avec des fusils », raconte un manifestant, visage tuméfié, encore sous le choc de la veille. Le Cahier des charges signé par COMIDE devait être une référence en matière de cohabitation entre industrie minière et développement local. Pour la première fois, la population pensait pouvoir participer à la gouvernance d’un projet structurant, avec des retombées tangibles. Cette feuille de route devait symboliser la fin de l’extractivisme sauvage au Lualaba.

Mais voilà que l’entreprise semble incapable – ou non autorisée – à sécuriser l’accès à sa propre concession, pourtant reconnue par l’État. La question se pose avec acuité : qui contrôle réellement la concession COMIDE aujourd’hui ? Car si des opérateurs tiers y exploitent les ressources sans que l’État ni l’entreprise ne lèvent le petit doigt, il y a là un échec cinglant de toute la chaîne de régulation minière. Ni la province du Lualaba, pourtant directement concernée, ni le gouvernement central ne se sont exprimés. Ce mutisme, plus qu’un simple embarras diplomatique, traduit un abandon des responsabilités fondamentales de l’État congolais : protéger ses citoyens, assurer la transparence, faire respecter ses lois.
« Ce que nous demandons, c’est une enquête indépendante, que l’armée quitte le site, que la justice identifie les auteurs du pillage, et surtout que le Président s’implique personnellement », insiste un leader communautaire, micro en main, devant une foule qui commence à perdre patience.
Ce qui se joue à Kisankala dépasse de loin une simple manifestation réprimée. C’est un signal d’alarme pour l’ensemble du secteur minier en RDC : si les engagements de développement communautaire peuvent être foulés aux pieds sans conséquence, si les concessions peuvent être illégalement exploitées avec la complicité tacite des forces armées, si le silence devient la norme… alors c’est l’ensemble du modèle de gouvernance des ressources qui est à revoir.
Les communautés attendent désormais une réponse claire. Pas des promesses. Pas un discours officiel lu du bout des lèvres. Un acte de souveraineté. Une reconquête du droit par les citoyens. Une restauration de la justice environnementale. La situation de Kisankala, si elle reste sans suite, pourrait bien devenir le tombeau de ce qu’on appelle encore, dans les documents officiels, la mise en valeur responsable des ressources naturelles au bénéfice des générations présentes et futures. À l’heure où l’Afrique discute transition écologique et souveraineté minière, la République démocratique du Congo ne peut plus se permettre ce genre de compromissions. À Kisankala, ce ne sont pas seulement des terres qui sont pillées. Ce sont des espoirs, une dignité, et une confiance brisée dans l’État. Si Kisankala devient un précédent, qui sera le prochain village à tomber dans le silence ?
Par kilalopress