Salonga – Une recherche de grande ampleur publiée récemment dans la revue People and Nature confirme une tendance inquiétante : autour du parc national de la Salonga, la viande de brousse reste un pilier de l’alimentation mais subit une commercialisation accélérée qui menace à la fois la faune et la santé des populations locales.
Pendant douze mois, les chercheurs ont mené 24 819 entretiens alimentaires auprès de 457 ménages répartis dans six villages riverains de la Salonga, plus grande réserve de forêt tropicale d’Afrique et site du patrimoine mondial de l’UNESCO. Chaque mois, ils ont réalisé des rappels de consommation sur vingt-quatre heures, sept jours d’affilée, afin de mesurer précisément l’apport de chaque source de protéines et d’identifier les facteurs culturels, sociaux et économiques qui accentuent la dépendance aux aliments sauvages.
Les résultats sont clairs : près de six tonnes de viande de brousse sont consommées chaque semaine, soit environ vingt-quatre tonnes par an, ce qui représente en moyenne quarante-neuf grammes de viande non préparée par personne et par jour. Cela n’apporte que dix grammes de protéines quotidiennes, soit dix-huit pour cent des besoins recommandés par l’Organisation mondiale de la santé. Les apports protéiques ne sont atteints que trois mois par an, lorsque poissons et insectes abondent. Les chercheurs ont recensé quarante-neuf taxons de faune consommée, dont trente-cinq espèces de mammifères. Si trois quarts de ces espèces sont classées « préoccupation mineure » par l’UICN, un quart est vulnérable ou menacé. Les ongulés de taille moyenne, notamment les antilopes et céphalophes, dominent la biomasse ingérée, tandis que rongeurs et petits ongulés représentent plus de la moitié des individus prélevés.
La pression ne se limite plus à la chasse de subsistance. Plus de cinquante pour cent de la viande de brousse est désormais achetée, le prix de la viande domestique étant supérieur de plus de soixante-quinze pour cent. La demande croissante des grandes villes, notamment Kinshasa avec ses dix-huit millions d’habitants, alimente un commerce de viande fumée qui pousse les chasseurs à abandonner les pratiques traditionnelles au profit de méthodes plus destructrices, comme le piégeage par câbles ou la chasse nocturne. L’étude souligne aussi une inégalité d’accès aux protéines animales : les foyers à revenus plus élevés et mieux éduqués achètent davantage de viande de brousse, alors que les ménages modestes dépendent d’une chasse de plus en plus infructueuse. Les femmes allaitantes, privilégiant des plats riches en amidon et en graisses pour la production de lait, consomment moins de protéines, ce qui impacte l’ensemble du foyer. Les enfants restent les plus vulnérables, exposés à des risques de malnutrition, d’anémie et de troubles neurologiques.
Selon la revue People and Nature, même dans un haut lieu de biodiversité comme la Salonga, la faune est soumise à une pression croissante d’une population qui cherche à satisfaire ses besoins alimentaires et économiques. Les auteurs plaident pour une gestion durable des forêts et de la faune ainsi que pour la création de revenus alternatifs afin de maintenir l’équilibre millénaire entre l’homme et sa proie. Ils recommandent une régulation stricte du commerce de viande de brousse par les autorités locales et traditionnelles, la promotion d’élevages alternatifs tels que la pisciculture contrôlée ou la culture de légumineuses, et la valorisation des insectes comestibles, riches en protéines et déjà intégrés dans le régime saisonnier.

Toujours selon People and Nature, la situation autour de la Salonga – pourtant protégée – est probablement moins critique que dans d’autres régions d’Afrique centrale, où la faune est encore plus exploitée. Cette étude, qui s’inscrit dans le cadre du concept international des Contributions de la nature aux populations, constitue un signal fort pour les décideurs : sans action rapide et concertée, la surexploitation de la viande de brousse pourrait priver des millions de ruraux de leur principale source de protéines, tout en déstabilisant les écosystèmes forestiers. Les chercheurs appellent à réduire la chasse commerciale, soutenir la diversification alimentaire et impliquer les communautés locales afin de traduire les objectifs de la Convention sur la biodiversité et des Objectifs de développement durable en actions concrètes.
Par kilalopress