Depuis plusieurs décennies, l’Afrique tente de suivre un modèle de mécanisation agricole importé de contextes étrangers, où tracteurs et équipements lourds ont transformé la production alimentaire. Mais sur le continent, ce paradigme semble produire plus d’obstacles que de solutions.
Selon des analyses de terrain et des acteurs du secteur, de nombreuses machines restent à l’arrêt, faute de pièces de rechange accessibles, de maintenance abordable ou de suivi technique approprié. Après seulement quelques saisons, certains engins sont abandonnés, représentant des coûts souvent supérieurs aux revenus générés par les exploitations. Pour cette organisation, il ne s’agit pas d’un échec des agriculteurs africains ni de l’agriculture locale, mais bien d’une inadéquation de l’approche. Plus de la moitié des terres arables non cultivées dans le monde se trouvent en Afrique, mais la majorité de la production reste assurée par de petits exploitants de moins de deux hectares. L’introduction d’équipements surdimensionnés, coûteux et souvent mal accompagnés – sans financement, formation ni services après-vente – a généré des interventions inadaptées aux réalités locales et peu durables, selon des sources proches des projets de développement agricole.
Ces contraintes techniques se doublent d’une dimension sociale. Les femmes, qui représentent une part importante de la main-d’œuvre agricole, demeurent largement exclues de l’accès aux services de mécanisation, au financement, aux dispositifs de location et à la formation. Des projets à court terme et fragmentés n’ont pas permis de bâtir les écosystèmes de compétences, de financement et de services indispensables pour que la mécanisation ait un impact durable. La conséquence est manifeste : des millions d’agricultrices et d’agriculteurs continuent de dépendre d’outils manuels, la productivité reste faible et les jeunes désertent les campagnes, percevant l’agriculture comme physiquement exigeante, économiquement incertaine et déconnectée des opportunités modernes.
À la FAO, où Beth Bechdol est Directrice générale adjointe, une réflexion s’est imposée : il faut passer de la simple fourniture d’équipements à la construction de systèmes portés localement, capables de développer compétences, financement et services après-vente. La mécanisation durable, telle que présentée par la responsable onusienne, ne vise pas à remplacer la main-d’œuvre mais à la transformer, en intégrant des outils et machines adaptés aux réalités locales, en réduisant la pénibilité du travail, en améliorant la productivité et en renforçant la résilience des exploitations, tout en mettant les femmes et les jeunes au cœur de cette transformation.
Des expériences concrètes en Afrique illustrent ce potentiel. En Tanzanie, des tracteurs compacts conçus localement permettent aux petits exploitants de travailler plus efficacement. Au Bénin, des coopératives féminines exploitent des équipements de transformation à petite échelle pour produire des dérivés de soja et de manioc à plus forte valeur ajoutée. Au Ghana, la mécanisation adaptée a réduit la durée de transformation du fonio, qui passait de plusieurs jours de travail manuel à quelques heures seulement, tout en améliorant la qualité sanitaire des produits et les revenus des agriculteurs. À en croire certains acteurs du secteur, ces initiatives démontrent ce qui est possible lorsque la mécanisation est intégrée à des écosystèmes locaux de services et de financement.
En République démocratique du Congo, pourtant dotée d’un potentiel agricole immense, la situation contraste fortement avec cette vision de la FAO. Sous l’impulsion du ministre Nzangi, la politique agricole a jusqu’ici privilégié l’importation massive de gros engins, souvent inadaptés aux petites exploitations et aux réalités du terrain, au détriment des initiatives locales et inclusives. D’après des agriculteurs et experts consultés, ces choix ont généré des équipements laissés à l’abandon, un accès limité aux services de maintenance et un financement quasi inexistant pour les petits exploitants. Tandis que la FAO insiste sur l’inclusion des femmes et des jeunes et sur le développement d’écosystèmes durables, les orientations de Nzangi semblent reproduire les erreurs classiques : priorisation des importations coûteuses, projets ponctuels et fragmentation des interventions.
Cette divergence est d’autant plus préoccupante que le Congo, avec ses millions de petits exploitants et ses terres arables sous-utilisées, pourrait bénéficier d’une mécanisation adaptée et durable. Les observateurs estiment que, si les politiques actuelles persistent, le pays risque de reproduire le cycle d’échec déjà constaté ailleurs en Afrique : des investissements gaspillés, des opportunités manquées et une jeunesse rurale désabusée. Les experts appellent à un réajustement urgent, aligné sur les recommandations de la FAO, afin de mettre en place une mécanisation inclusive, centrée sur les communautés locales et capable de transformer véritablement la production agricole congolaise.
Beth Bechdol souligne également son expérience personnelle, qui éclaire sa vision de la mécanisation africaine. Ayant grandi dans une exploitation céréalière familiale de l’Indiana, elle a observé la transition d’un travail manuel intense vers une agriculture de précision, guidée par GPS, capteurs de sol et outils d’aide à la décision en temps réel. Pour elle, la mécanisation n’a pas supprimé des emplois, mais a créé des emplois plus qualifiés, productifs et durables, génération après génération.
Ces réflexions prennent tout leur sens à l’approche de la Conférence africaine sur la mécanisation agricole durable (ACSAM), prévue du 3 au 6 février à Dar es Salaam, en République-Unie de Tanzanie. L’enjeu dépasse le cadre d’une réunion continentale : il s’agit d’aller au-delà des projets pilotes dispersés pour construire un système cohérent à l’échelle africaine. L’un des objectifs majeurs est la création d’un pôle permanent de mécanisation, détenu et piloté par l’Afrique, destiné à coordonner les plans nationaux, stimuler l’innovation locale et déployer à grande échelle des technologies respectueuses de l’environnement et centrées sur les agriculteurs.
À l’heure où les gouvernements, investisseurs et partenaires internationaux réfléchissent à l’avenir de l’agriculture africaine, la question reste posée : répliquer des modèles dépassés ou investir dans une mécanisation inclusive, durable et adaptée, capable de renforcer la productivité, la résilience des communautés rurales et la sécurité alimentaire sur le continent. Les expériences déjà observées suggèrent qu’une transformation est possible, mais qu’elle exige coordination, vision stratégique et inclusion réelle des acteurs locaux. Beth Bechdol rappelle ainsi que le choix de la voie de la mécanisation durable est autant un impératif technique qu’un enjeu social et économique, qui pourrait transformer la vie de millions de petits exploitants africains, si l’innovation locale et l’inclusion des femmes et des jeunes sont pleinement intégrées.
Par kilalopress