Un an après la saisie illégale d’un bébé gorille introduit clandestinement en Turquie, des vétérinaires et experts internationaux alertent sur les risques vitaux auxquels l’animal est exposé et dénoncent une gestion contraire aux normes scientifiques et aux conventions internationales. Le cas Zeytin met en lumière les dérives du trafic faunique mondial, dont l’Afrique centrale – et potentiellement la RDC – demeure l’un des épicentres.
Le gorille juvénile baptisé Zeytin a été introduit illégalement en Turquie il y a un an, dissimulé dans une valise selon les informations rendues publiques par les autorités et les organisations vétérinaires. Depuis sa saisie, l’animal est maintenu au Polonezköy Country Club, une infrastructure non spécialisée dans la réhabilitation des primates, et jugée biologiquement et éthologiquement inadaptée à une espèce dotée de capacités cognitives et sociales élevées.https://muzir.org/2025/12/21/goril-zeytin-hakkinda-karar-burokrasiye-degil-uzmanlara-aittir/
Dans un communiqué rendu public le 21 décembre 2025, la plateforme “Yaşamdan Yana Veteriner Hekimler” (Vétérinaires pour la vie) affirme que cette année passée hors d’un centre de réhabilitation conforme constitue une perte irréversible pour le développement neurologique, psychologique et physique du gorille.
Selon les vétérinaires signataires, la période juvénile correspond à une fenêtre critique du développement cérébral chez les primates. L’absence de socialisation avec des congénères entraîne des altérations durables du cortex orbitofrontal, région clé de la régulation émotionnelle.
Les experts alertent également sur la dérégulation chronique de l’axe hypothalamo-hypophyso-surrénalien (HPA), mécanisme central de la réponse au stress. Cette perturbation est associée à l’apparition de troubles comportementaux sévères tels que les stéréotypies, l’automutilation, les troubles alimentaires et des pathologies psychiatriques profondes, largement documentées dans la littérature scientifique sur les grands singes en captivité.
Les vétérinaires soulignent que le gorille des plaines de l’Ouest (Gorilla gorilla gorilla) est une espèce strictement inféodée aux forêts équatoriales humides d’Afrique centrale et occidentale. Les conditions climatiques de la Turquie, notamment dans des environnements urbains ou semi-urbains, sont jugées fondamentalement incompatibles avec sa physiologie.
Parmi les risques majeurs identifiés figure la fibrose cardiomyopathique, principale cause de mortalité chez les gorilles captifs. Selon les données du Great Ape Heart Project, jusqu’à 41 % des décès en captivité sont liés à des pathologies cardiaques, aggravées par l’hypokinésie, le stress chronique et une alimentation non adaptée.
À cela s’ajoute le risque de transmission de maladies zoonotiques inversées (anthroponoses). Génétiquement proches de l’humain à 98 %, les gorilles sont extrêmement vulnérables à des pathogènes tels que la tuberculose ou la grippe, particulièrement dans des contextes de forte fréquentation humaine.
Les autorités turques avancent que des tests ADN auraient identifié Zeytin comme un gorille des plaines de l’Ouest, sans lien direct établi avec le Nigeria. Toutefois, les vétérinaires rappellent que, conformément à la CITES, l’absence de certitude sur le pays d’origine ne justifie en aucun cas le maintien de l’animal dans un pays non endémique.
Le gorille des plaines de l’Ouest est naturellement présent dans plusieurs pays d’Afrique centrale et occidentale, notamment :
- le Cameroun
- la République du Congo
- la Guinée équatoriale
- le Gabon
- et certaines régions de la République démocratique du Congo, en particulier dans les zones forestières de l’ouest et du nord-ouest du pays.
La RDC, qui abrite déjà plusieurs sous-populations de gorilles et constitue un carrefour connu des routes de trafic faunique, ne peut être scientifiquement exclue comme aire potentielle d’origine écologique ou de transit de l’animal, au regard de sa position stratégique au cœur du bassin du Congo. Les experts soulignent que les réseaux de trafic opérant dans cette région fonctionnent rarement sans complicités locales, y compris au sein de certains cercles de la conservation, de la gestion des aires protégées ou de chaînes administratives censées lutter contre ce fléau, rendant l’identification du point exact de capture extrêmement complexe sans enquête transnationale indépendante. Cette réalité soulève une question plus large et encore peu documentée : combien d’autres espèces strictement protégées ont quitté, légalement ou non, les provinces forestières de la RDC pour être transférées vers des destinations lointaines comme l’Inde, le Qatar ou d’autres pays du Golfe et d’Asie, sous couvert de partenariats, de dons, de reproduction ex situ ou de programmes de conservation, alors même que leur statut de protection interdit toute commercialisation ou exposition hors de leur aire naturelle ?
Les vétérinaires dénoncent fermement l’hypothèse d’un transfert vers le zoo de Gaziantep, qualifié d’établissement à vocation essentiellement exhibitionnelle. Selon eux, les données scientifiques démontrent que les gorilles maintenus en zoos urbains présentent un risque de mortalité jusqu’à quatre fois supérieur à ceux transférés vers des centres de réhabilitation accrédités.
Les lignes directrices de l’UICN, de la CITES, de la PASA (Pan African Sanctuary Alliance) et du Jane Goodall Institute recommandent clairement que les primates confisqués soient orientés vers des structures capables d’assurer :
- une socialisation avec des congénères,
- un environnement écologiquement adapté,
- et un suivi vétérinaire spécialisé.
Au-delà du cas individuel de Zeytin, cette affaire révèle les failles persistantes de la lutte contre le trafic des espèces protégées, ainsi que la marginalisation des pays d’origine dans les décisions relatives à leur propre patrimoine biologique. Pour les organisations vétérinaires, la question n’est pas administrative mais éthique et scientifique :
placer Zeytin dans un zoo reviendrait à le condamner à une vie de stress, de pathologies chroniques et à une mort prématurée. À l’inverse, son transfert vers un centre africain accrédité lui offrirait une chance réelle de réhabilitation et de développement social.
« La place de Zeytin n’est pas dans une vitrine, mais dans la géographie écologique à laquelle son espèce appartient », concluent les vétérinaires.
Par kilalopress