À Kinkole, en périphérie de Kinshasa, à l’intersection des engagements climatiques internationaux et des urgences nationales liées à la déforestation, l’atmosphère avait quelque chose de singulier, presque suspendu entre ambition politique et lenteur administrative. Inscrite dans la mise en œuvre de la Stratégie-Cadre Nationale REDD+ et dans le prolongement des travaux du Programme de Gestion Durable des Forêts (PDGF) — dont les premières productions, notamment le diagnostic sectoriel et le projet de Politique Forestière Nationale, continuent de susciter des interrogations quant à leur exhaustivité et leur caractère inclusif — cette retraite est intervenue à un moment charnière.
Pendant trois jours, du 17 au 19 mars 2026, experts forestiers, représentants de l’administration, acteurs de la société civile et du secteur privé ont partagé bien plus qu’un agenda technique : ils ont tenté de recoller les morceaux d’une réforme forestière longtemps fragmentée.
D’après les observations sur place, cette retraite d’intégration des contributions à la Politique Forestière Nationale (PFN) s’inscrit dans un moment charnière. Derrière les présentations PowerPoint et les discussions en groupes restreints, se joue en réalité une question plus vaste : celle de la capacité de la République démocratique du Congo à aligner ses ambitions climatiques avec la réalité de la gouvernance de ses forêts.
Car le constat, lui, n’est pas nouveau. Engagée dans le cadre de la Stratégie-Cadre Nationale REDD+, la réforme forestière devait initialement produire un ensemble cohérent : une politique forestière actualisée, un cadre juridique renforcé et un plan forestier national opérationnel. Mais, à en croire plusieurs participants, le processus a été ralenti par des « interférences » et des « pesanteurs politiques et administratives » qui ont fini par fragiliser la cohérence du diagnostic sectoriel et du document de politique en circulation. C’est dans ce contexte que la société civile a choisi de reprendre l’initiative. Portée par le Groupe de Travail Climat REDD Rénové (GTCRR) et le Conseil pour la Défense Environnementale par la Légalité et la Traçabilité (CODELT), avec l’appui technique et financier de European Forest Institute (EFI), la démarche vise à corriger les angles morts d’un document jugé encore incomplet.
En réalité, rappelions que tout commence bien avant cette retraite. Le 29 décembre 2025, un atelier de lancement avait déjà permis de poser les bases de ce travail collaboratif. Puis, fin janvier 2026, des ateliers provinciaux ont collecté des contributions locales, souvent absentes des processus nationaux. Ces apports ont ensuite été consolidés par des experts et présentés le 24 février au Cercle Elaïs, lors d’une concertation avec la Cellule d’élaboration de la PFN.
Un épisode, rapporté par plusieurs sources, illustre l’intensité du moment : la Ministre de l’Environnement, du Développement Durable et de la Nouvelle Économie du Climat a accordé un délai de 48 heures à la société civile pour formaliser ses observations en mode « track changes ». Un exercice contraint, mais décisif, qui a abouti à la transmission d’un document révisé à son cabinet.
À Kinkole, cette matière brute devait désormais être harmonisée.
Dès la première matinée, après la cérémonie d’ouverture ponctuée par l’hymne national et les mots de Me Augustin MPOYI pour CODELT, suivis de l’intervention du représentant du MEDD-NEC, le ton est donné. Il ne s’agit plus seulement de débattre, mais de converger. « L’objectif est d’aboutir à une version finale participative », rappelle le modérateur, dans une salle où se côtoient 18 participants issus de structures aussi diverses que l’administration forestière, la société civile, la FIB, ou encore des partenaires comme l’AFD et le FGMC.
Les premières présentations révèlent rapidement les lignes de fracture. La société civile insiste sur l’intégration insuffisante de certaines thématiques clés du régime forestier, tandis que le secteur privé, par la voix de la FIB, met en avant la nécessité de garantir un cadre plus lisible et économiquement viable. Entre les deux, la Cellule d’élaboration de la PFN tente de maintenir un équilibre délicat. Les échanges se poursuivent en groupes de travail, répartis selon les axes de la politique forestière. Pendant une après-midi entière, puis une matinée supplémentaire, les discussions s’intensifient. Selon des participants, certains points techniques — notamment liés à la gouvernance, à la fiscalité forestière ou à l’articulation avec d’autres régimes sectoriels — ont suscité des débats particulièrement nourris.
Mais c’est sans doute lors des restitutions en plénière que la complexité du processus apparaît le plus clairement. Chaque groupe expose ses arbitrages, ses compromis, parfois ses désaccords. Le défi, ici, n’est pas seulement technique : il est politique. Comment concilier des intérêts souvent divergents tout en produisant un document cohérent ?
Au troisième jour, une forme de convergence semble néanmoins se dessiner. La validation de la version consolidée de la PFN par les experts marque une étape importante, même si, en coulisses, certains observateurs restent prudents quant à la solidité des compromis obtenus. À en croire certains acteurs du secteur, l’un des acquis majeurs de cette retraite réside moins dans le contenu du document que dans la méthode elle-même. En renforçant le dialogue entre la Cellule, la société civile et le secteur privé, l’initiative tente de corriger un déficit historique de participation dans les politiques forestières congolaises.
Reste désormais l’étape finale : le toilettage du texte, confié à une équipe restreinte pour une durée de trois jours, avec l’ambition de produire un document « harmonisé, lisible et cohérent ».
Sur le terrain, pourtant, les attentes dépassent largement le cadre de ce document. Dans un pays qui abrite l’un des plus vastes massifs forestiers tropicaux de la planète, la politique forestière nationale ne se résume pas à un exercice administratif. Elle conditionne, à long terme, l’équilibre entre exploitation économique, conservation des écosystèmes et survie des communautés locales. À Kinkole, le sentiment qui domine à l’issue de ces travaux est celui d’un processus encore fragile, mais en mouvement. Comme si, pour la première fois depuis longtemps, la réforme forestière congolaise tentait réellement de se réconcilier avec ses propres ambitions.
Par kilalopress