Kindu, 31 mars 2026. Dans la salle Safina House, l’atmosphère est studieuse, mais les visages sont graves. Pendant deux jours, plus de trente défenseurs de l’environnement venus de Kindu et des sept territoires du Maniema ont échangé, appris, et surtout partagé une même réalité : en République démocratique du Congo, protéger l’environnement expose encore à des risques bien réels. Organisé dans le cadre du projet « Climat propice au travail pour les défenseurs de l’environnement en RDC », soutenu par la Open Society Foundations et porté par le consortium FDAPID–ACEDH, cet atelier s’inscrit dans une dynamique saluée par les participants, tout en révélant les limites structurelles de la protection des acteurs de terrain.
Dès l’ouverture, les encadreurs donnent le ton. Le coordonnateur national du FDAPID, le Dr Batundi Hangi Vicar, insiste sur l’importance d’anticiper les risques dans un contexte où les menaces ne sont plus exceptionnelles mais quasi systémiques. À ses côtés, le secrétaire exécutif de l’ACEDH, Me Olivier Ndoole, rappelle que la défense de l’environnement ne peut être dissociée de la maîtrise des outils juridiques et de l’accès à l’information. « Un défenseur mal informé est un défenseur exposé », glisse-t-il au cours d’un échange avec les participants, soulignant l’un des fils conducteurs de la formation.
Les sessions s’enchaînent autour de thématiques concrètes : les notions de base sur les NTIC, leur utilisation sécurisée, mais aussi leur potentiel dans la documentation des abus environnementaux et le plaidoyer. À travers des exercices pratiques, les participants apprennent à rechercher, vérifier et diffuser des informations d’intérêt public, tout en protégeant leurs données. Cette approche rejoint les analyses de la Banque mondiale, qui souligne que l’accès à l’information constitue un levier déterminant pour améliorer la gouvernance des ressources naturelles.

Mais très vite, un décalage apparaît entre les outils enseignés et la réalité du terrain. « On nous demande d’utiliser Internet, mais dans certains villages ici au maniema, le réseau est inexistant ou instable », confie un participant venu Pangi l’un territoire enclavé. Ce constat fait écho aux données de l’Union internationale des télécommunications, selon lesquelles une grande partie de la population d’Afrique centrale reste encore en marge du numérique. Dès lors, une question s’impose : les NTIC peuvent-elles réellement jouer leur rôle protecteur sans un investissement massif dans l’accès aux infrastructures ?
Au-delà du numérique, les discussions prennent une tournure plus sensible lorsque les participants abordent leurs expériences personnelles. Menaces, intimidations, arrestations arbitraires, voire disparitions : les témoignages s’accumulent, parfois à voix basse. Selon Global Witness, des centaines de défenseurs de l’environnement sont tués chaque année dans le monde, et les pays riches en ressources naturelles comme la RDC figurent parmi les plus dangereux. À Kindu, ces chiffres prennent un visage humain. « Nous ne sommes pas seulement des militants, nous sommes aussi des cibles », lâche un défenseur, dans un silence lourd.
Face à cette réalité, les organisateurs ont mis un accent particulier sur les mécanismes de protection. Les experts du FDAPID et de l’ACEDH ont détaillé les instruments juridiques existants, les procédures de recours et les stratégies de prévention. Le processus ERA, inspiré des standards régionaux de type Escazú, a été présenté comme un cadre structurant pour garantir l’accès à l’information, la participation citoyenne et l’accès à la justice. Des simulations ont permis aux participants de s’exercer à des situations concrètes : comment documenter un abus, comment alerter, comment se protéger collectivement.
Cependant, même dans cet espace de formation, une forme de lucidité critique s’installe. « Les lois existent, mais leur application reste le vrai défi », reconnaît un intervenant. Cette remarque revient comme un leitmotiv. Elle interroge directement l’efficacité des approches actuelles. Car si ces ateliers permettent de renforcer les compétences, ils ne peuvent à eux seuls combler les failles institutionnelles, ni garantir la sécurité physique des défenseurs.
Faut-il alors remettre en cause ce type d’initiative ? La réponse, pour les participants, est clairement non. Tous saluent la pertinence de l’atelier, la qualité des échanges et l’importance de créer un réseau de solidarité entre acteurs. Mais beaucoup insistent sur un point : ces formations doivent s’accompagner de mesures plus structurelles. « On ne peut pas seulement nous apprendre à nous défendre, il faut aussi que le système nous protège », résume un leader communautaire.
Car derrière les défenseurs, ce sont les communautés qui sont en jeu. Dans les zones d’exploitation minière ou forestière du Maniema, les impacts environnementaux sont bien réels : pollution des rivières, perte de terres agricoles, conflits fonciers. Les défenseurs de l’environnement jouent souvent un rôle de médiateurs, de lanceurs d’alerte, parfois les seuls capables de porter la voix des populations. Leur vulnérabilité fragilise donc l’ensemble du tissu social.

L’atelier de Kindu met ainsi en lumière une tension fondamentale : d’un côté, une montée en compétence des acteurs locaux, soutenue par des organisations engagées ; de l’autre, un environnement politique et sécuritaire qui peine à évoluer au même rythme. Cette contradiction pose une question plus large : les réponses techniques – formation, outils numériques, vulgarisation juridique – ne risquent-elles pas de masquer un problème profondément politique ? En filigrane, c’est bien la question de la responsabilité qui se dessine. Celle de l’État, d’abord, appelé à garantir la sécurité de ses citoyens et l’application des lois. Celle des partenaires internationaux, ensuite, dont le soutien est essentiel mais qui doivent éviter de se limiter à des réponses ponctuelles. Celle, enfin, des entreprises opérant dans les secteurs extractifs, souvent au cœur des tensions.
À Kindu, les participants repartent mieux outillés, plus connectés, mais aussi plus conscients des défis qui les attendent. L’atelier n’a pas résolu tous les problèmes – et il ne prétendait pas le faire. Mais il a permis de poser les bonnes questions, et surtout de rappeler une évidence trop souvent négligée : on ne peut pas défendre durablement l’environnement sans garantir la sécurité de ceux qui s’y engagent. Tous reparte avec une chose à retenir : former les défenseurs est essentiel, mais sans protection réelle, leur engagement reste un combat à haut risque.
Par kilalopress