Le 4 novembre, à l’aube, un grondement sourd a déchiré le calme ancestral du Kasaï. Une première détonation, sèche, brutale, a retenti dans la zone où s’étend le projet routier Lac Mukamba–Lusambo. Quelques secondes plus tard, les réseaux sociaux s’enflammaient : des photos, et videos filmées à la hâte par des habitants incrédules, montraient le souffle des explosions se répercutant à quelques kilomètres seulement de deux lacs majestueux, Mfwa et Mukamba, véritables trésors hydriques du pays.
La scène paraissait irréelle. Comment pouvait-on faire exploser la terre si près de ces écosystèmes sensibles sans même un mot, sans même une étude environnementale présentée au public ? Pour beaucoup, ce fut un moment de stupeur. Pour d’autres, une trahison. Et pour tous, un signal d’alarme qui ne peut plus être ignoré.

Il y a des alarmes qu’un pays ne peut plus étouffer. Ce qui se passe autour du lac Mfwa et du lac Mukamba n’est plus un simple chantier : c’est une menace brutale, un engrenage irréversible, une destruction programmée maquillée en “développement”. Ces deux lacs, piliers hydriques du Kasaï Central, sont aujourd’hui encerclés par un projet qui avance sans transparence, sans débat, sans la moindre considération écologique. Et quand un concasseur flambant neuf apparaît à 60 km du lac Mukamba, pratiquement aux portes du lac Fwa, il ne s’agit pas d’un équipement anodin : c’est une déclaration de guerre contre la nature et contre les communautés et les pêcheurs de Dimbelenge qui en dépendent.

La première question qui s’impose alors est évidente : où sont les études d’impact environnemental ? Pourquoi ce mutisme coupable, cette opacité volontaire, ce refus systématique de rendre des documents publics avant de lancer les travaux ? Lorsqu’un projet capable de bouleverser des écosystèmes entiers avance dans l’ombre, sans consultation des populations, c’est qu’on a sciemment choisi de contourner les règles. Le Congo ne peut plus accepter que des projets de cette ampleur soient imposés au bruit des explosions plutôt qu’à travers une démarche transparente.
Ce n’est pas comme si le pays manquait d’avertissements. Le précédent CDM devrait réveiller la nation en sursaut. Congo Dongfang Mining, filiale de Huayou Cobalt, a transformé des quartiers de Lubumbashi en zones toxiques. Effluents acides, rivières contaminées, enfants brûlés, habitants intoxiqués : les rapports sont connus, les preuves sont visibles. Et lorsque l’État congolais suspend l’entreprise en novembre 2025 pour non-respect flagrant des normes environnementales, personne ne peut encore douter de l’ampleur du désastre. Alors pourquoi laisser le même schéma se répéter autour des lacs Fwa et Mukamba ? Pourquoi croire qu’un modèle extractiviste destructeur deviendrait soudain vertueux dans le Kasaï ?

Les autorités parlent d’harmonisation, de gouvernance renforcée, de transparence dans le cadre du programme Sino-Congolais. Mais sur le terrain, les Congolais ne voient rien de tout cela. Ils voient des cérémonies, des discours, des inaugurations, des engins lourds déjà opérationnels… mais jamais les études d’impact, jamais les plans de gestion environnementale, jamais les consultations publiques. S’il y avait une réelle volonté de transparence, les documents seraient publiés avant l’installation du moindre concasseur. S’il y avait une gouvernance assumée, les communautés seraient informées avant les premières détonations. Pour une petite precision : ce type de rivière filtrée naturellement par des galeries calcaires existe ailleurs, mais souvent sur des tronçons très courts. La Mfwa, elle, fait 15 kilomètres de long, ce qui est exceptionnel. Et surtout, elle abrite des espèces de poissons qu’on ne trouve nulle part ailleurs dans le monde. C’est un trésor de biodiversité. En comparaison, le Rio Sucuri, au Brésil.

Le plus grave, c’est que le Code minier de la RDC est clair, précis, strict : une évaluation environnementale complète est obligatoire, un plan de gestion écologique doit être présenté, les communautés doivent être consultées, et des mesures concrètes de mitigation doivent être mises en place. Alors pourquoi les travaux avancent-ils comme si aucune loi n’existait ? Pourquoi l’État, qui possède les outils légaux pour protéger ces lacs, choisit-il de fermer les yeux ?
La question centrale, la plus dérangeante, est celle-ci : Mfwa et Mukamba seront-ils les prochains Lubumbashi ? Un lac contaminé ne guérit pas. Une zone humide détruite n’a aucune seconde chance. Une fois les écosystèmes bouleversés, aucune route aussi moderne soit-elle ne compensera les pertes écologiques, culturelles et économiques. Et si rien n’est fait, l’histoire retiendra que le Congo a sacrifié deux de ses plus précieuses réserves hydriques sur l’autel du béton mal pensé.
Il ne s’agit pas de s’opposer au développement, mais de le redéfinir. Une route ne vaut pas un lac. Une infrastructure ne remplace pas un écosystème. Le Congo n’a pas besoin de routes construites comme en 1970, brutales, aveugles, sans étude, sans science. Le pays a besoin d’infrastructures qui respectent la vie et qui respectent les populations. Aujourd’hui, nous en sommes très loin.
Au sein de la redaction de kilalopress nous avons recherché les études d’impact environnemental et social publiques relatives au tronçon RN42 Lac Munkamba–Lusambo. Si un cadre stratégique historique (projet PRO-ROUTES, draft 2007) évoque la zone entre la rivière Loange et le lac Mukamba, nous n’avons trouvé aucune étude d’impact opérationnelle, récente et rendue publique spécifique aux travaux en cours (SISC / SINOHYDRO financement SICOMINES). Les communiqués officiels détaillent l’avancement des travaux, mais ne renvoient pas à une EIE consultable par les populations. Les autorités doivent produire ces documents et les rendre publiques immédiatement.
Il est donc temps d’arrêter de maquiller l’extractivisme sauvage en “développement”. Tant que le gouvernement refusera d’exiger les études, d’écouter les experts et de rendre des comptes, les grands projets ne seront que des cercueils écologiques emballés dans des rubans tricolores. Car ici, ce qui est en jeu n’est pas un tronçon routier : c’est une eau, une biodiversité, une sécurité alimentaire, un avenir entier un avenir que l’on met en péril.

Et pendant que les poissons subissent les détonation faite par les chinois, Kinshasa s’interroge dans l’air conditionné. Du 17 au 22 novembre a N’sele, un atelier national se tient pour réfléchir au Programme Sino-Congolais : gouvernance, conformité juridique, mécanismes d’exécution. Parfait. Mais les vraies questions sont ailleurs. cet atelier aura-t-il le courage de regarder la réalité en face ? Osera-t-il aborder frontalement le cas du lac Fwa, le concasseur près du lac Mukamba, l’absence d’études d’impact ? Exigera-t-il enfin l’application stricte du Code minier ? Défendra-t-il les communautés plutôt que les intérêts industriels ?
Ou assistera-t-on encore à une série de belles phrases, de résolutions polies, de photos officielles… sans la moindre conséquence réelle ? L’atelier de Kinshasa n’a plus le luxe de l’ambiguïté. Il doit trancher, protéger et assumer. Le Congo attend des réponses. Les lacs attendent des actions.Et l’histoire, elle, n’oubliera pas.
Par kilalopress