Dans les forêts épaisses de Walikale, à l’Est de la République démocratique du Congo, un paradoxe persiste : les communautés locales ont obtenu le droit légal de gérer leurs forêts, mais sans véritablement en détenir le pouvoir. C’est la conclusion d’une étude récente menée par une équipe de chercheurs de l’Université de Kisangani et de l’Institut Supérieur de Développement Rural de Walikale.
Intitulée « Structure du pouvoir dans la gouvernance des concessions forestières des communautés locales de Walikale », cette recherche analyse la réalité du transfert de pouvoir promis par la foresterie communautaire, un modèle censé remettre les populations rurales au centre de la gestion de leurs ressources.
Depuis une dizaine d’années, la République démocratique du Congo mise sur la foresterie communautaire pour concilier conservation, développement local et participation citoyenne. En théorie, les Concessions forestières de communautés locales (CFCL), telles que Kibu et Banisamasi à Walikale, doivent incarner cette gouvernance inclusive.
Mais sur le terrain, le constat est amer : « les communautés ont gagné une représentativité, pas une autonomie réelle », explique le sociologue Innocent Ramazani Mizaba, auteur principal de l’étude.
Les entretiens et discussions de groupe menés entre novembre 2023 et février 2024 montrent une gouvernance hiérarchique et centralisée, où les décisions majeures continuent d’être influencées par les élites locales et les ONG partenaires.
Autrement dit, si les communautés apparaissent sur les organigrammes, le pouvoir réel reste ailleurs. Les chercheurs identifient plusieurs freins à cette autonomie.
Le premier est paradigmatique : les politiques forestières en RDC restent largement façonnées par les conventions internationales et les programmes de coopération technique. Résultat : les priorités locales s’effacent derrière des cadres importés. Le deuxième est interscalaire, lié à la difficulté des communautés à prendre des décisions sans validation extérieure.
Et enfin, le troisième est contextuel, marqué par le poids des élites locales, souvent formées ou financées par les ONG, qui concentrent l’accès à l’information et aux ressources.
« Ces élites deviennent des acteurs incontournables dans la gouvernance, mais leur influence tend à marginaliser les structures communautaires censées être souveraines », note le rapport. Dans les CFCL étudiées, les organes de gouvernance existent bien : assemblées communautaires, comités de gestion et conseils des sages. Pourtant, leur fonctionnement révèle plusieurs failles.
À Banisamasi, le comité local de gestion ne compte que trois membres, en dessous du minimum prévu par la loi. À Kibu, il en compte dix, mais sans équilibre de genre ni renouvellement générationnel.
Les femmes ne représentent que 20 % des effectifs, freinées par des barrières socioculturelles persistantes. Les jeunes, eux, peinent à se faire entendre face à des aînés perçus comme « garants de la sagesse ».
Un pygmée a bien été nommé vice-président du comité local de gestion de Banisamasi – un signal fort d’inclusion – mais ces symboles restent encore isolés. Selon l’analyse de contenu menée par l’équipe, moins de 25 % des décisions liées à la gestion forestière sont réellement prises par les organes communautaires, sans influence externe.
Au mieux, les communautés participent aux réunions, mais sans exercer de leadership dans la planification ou la mise en œuvre des activités. Cette réalité traduit un décalage profond entre les ambitions du modèle et sa mise en œuvre.
« On parle beaucoup de participation, mais rarement de responsabilité », résume un participant interrogé lors des discussions de groupe.
Cette étude plaide pour une révision du cadre institutionnel de la foresterie communautaire, afin que la dévolution du pouvoir cesse d’être théorique.
Elle recommande notamment :
- un renforcement des capacités des organes locaux,
- une meilleure inclusion des femmes et des jeunes dans la gouvernance,
- et un suivi indépendant pour garantir la reddition des comptes au niveau communautaire.
Pour les chercheurs, il s’agit moins de remettre en cause le modèle de la CFCL que d’en rétablir l’esprit originel : rendre aux communautés le droit et le pouvoir sur leurs forêts. Car à Walikale comme ailleurs, la durabilité de la forêt congolaise dépendra moins des textes que de la confiance donnée à ceux qui y vivent et en vivent.
Par kilalopress