Lac Albert : 172 000 tonnes de poisson menacées — quand TotalEnergies et CNOOC creusent sous les pieds de 35 000 familles

Dans un silence inquiétant, le lac Albert, autrefois symbole d’abondance et de vie, devient aujourd’hui un champ d’expérimentation pour l’industrie pétrolière régionale. Ce qui se joue sur ses rives dépasse la simple exploitation économique : c’est l’avenir d’un écosystème transfrontalier, d’une société locale, et peut-être même d’une vision africaine du développement durable.

La lettre ouverte du Forum des Engagés pour le Développement Durable (FORED-ONG), adressée aux plus hautes autorités du pays, résonne comme un cri d’alerte face à un projet pétrolier à haut risque. Derrière les mots sobres du document, se cache une réalité implacable : la course au pétrole s’intensifie, pendant que la gouvernance environnementale s’essouffle.

Comment comprendre que la RDC, signataire des engagements climatiques de Paris et promotrice d’un « développement vert », reste silencieuse face à l’exploitation pétrolière qui s’étend au cœur de sa frontière naturelle avec l’Ouganda ?
L’État congolais, prompt à réclamer la souveraineté sur ses ressources minières, semble oublier que la souveraineté environnementale fait partie intégrante de cette équation. Quand les forages s’approchent du delta de la Semliki, ce ne sont pas seulement des gisements qu’on explore, ce sont des équilibres qu’on brise. Le lac Albert n’est pas un désert minéral : il vit, il nourrit, il relie. Et dans cette chaîne de vie, chaque rupture aura des conséquences.

Selon FORED, 73 % des habitants de la région dépendent directement du lac pour leur subsistance : pêche, élevage, agriculture. Ce ne sont pas des statistiques abstraites, mais des vies humaines suspendues à la santé d’un écosystème.
Le lac Albert représente 172 000 tonnes de poisson par an, nourrit plus de 35 000 familles des deux côtés de la frontière, et soutient un commerce régional vital.

Faut-il rappeler que la moindre fuite pétrolière, dans cette zone déjà fragilisée par les tensions ethniques et les déplacements de populations, serait un désastre humanitaire et écologique sans précédent ?
Un désastre dont la RDC — bien qu’indirectement impliquée — subirait les conséquences immédiates : contamination des eaux, chute de la production halieutique, conflits d’accès aux ressources, et appauvrissement accéléré des communautés riveraines.

TotalEnergies et CNOOC, en quête de barils, présentent le projet comme une opportunité économique majeure. L’Ouganda y voit une vitrine de modernité énergétique. Mais à quel coût social et environnemental ? La vraie question, que ni Kampala ni Kinshasa ne semblent vouloir poser, est celle-ci : un baril de pétrole vaut-il plus qu’un filet de poissons, plus qu’une terre fertile, plus qu’une paix communautaire fragile ?

Sous couvert de croissance, ce projet s’inscrit dans une logique extractiviste classique, où la richesse se mesure en dollars exportés, non en écosystèmes préservés. La rhétorique du développement durable devient alors un simple vernis diplomatique, un slogan vidé de sens.

Le mutisme du gouvernement congolais intrigue. Le lac Albert n’est pas qu’un “lac frontalier” : il est une ressource nationale partagée, un bien commun écologique que le pays a le devoir de défendre.
Pourquoi l’État reste-t-il spectateur d’un projet qui menace directement la stabilité environnementale de l’Ituri ?
L’absence de réaction traduit-elle un manque de stratégie régionale ou une résignation politique face au poids économique de ses voisins ? Le gouvernement ne peut pas continuer à revendiquer la position de “pays solution” dans les forums climatiques tout en détournant le regard de ce qui se passe à sa porte.

Ce dossier exige une approche nouvelle : une diplomatie écologique, fondée sur la concertation, la transparence et la responsabilité partagée. Les communautés riveraines, aujourd’hui marginalisées dans les discussions, doivent devenir actrices des décisions.
Les autorités congolaises, quant à elles, ont l’obligation morale et constitutionnelle de protéger le patrimoine naturel national — non pas demain, mais maintenant. Car si la logique du profit continue d’éclipser celle de la précaution, le lac Albert pourrait devenir un nouveau symbole de la faillite environnementale africaine : riche en pétrole, pauvre en eau potable, et déserté par ses poissons.

L’enjeu du lac Albert dépasse le pétrole : il questionne notre modèle de développement.
Allons-nous répéter les erreurs du passé, celles qui ont transformé des zones riches en ressources en champs de ruines écologiques ? Ou saurons-nous, enfin, inventer une voie congolaise — et africaine — où la richesse ne se mesure plus seulement en extractions, mais en préservation ? Le pétrole passe. Les écosystèmes, eux, ne repoussent pas.

Par kilalopress

0 commentaire sur « Lac Albert : 172 000 tonnes de poisson menacées — quand TotalEnergies et CNOOC creusent sous les pieds de 35 000 familles »

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *