Dans les couloirs feutrés du ministère des Mines, un simple communiqué a suffi à rallumer une controverse lourde de conséquences pour la gouvernance minière congolaise.
Daté du 22 janvier 2026 et signé par le directeur de cabinet du ministre des Mines, Louis Kabamba Watum, le document annonce une levée partielle et temporaire de la suspension des activités minières et de commercialisation du cuivre et du cobalt décidée quelques semaines plus tôt. Mais derrière cette apparente mesure technique se dessine, selon plusieurs observateurs du secteur, une rupture troublante avec les principes de transparence, d’équité et de sécurité juridique censés encadrer une filière stratégique pour l’économie nationale et la transition énergétique mondiale.
D’après nos sources, le communiqué concerne exclusivement les entités opérant dans le Haut-Katanga et, de manière plus restrictive encore, une seule entreprise dans la province voisine du Lualaba : Luilu Ressources. Une singularité qui interroge. Car si l’objectif officiellement invoqué par le ministre était l’assainissement de la chaîne d’approvisionnement du cuivre et du cobalt issus de l’artisanat minier — avec, en toile de fond, le respect de la diligence raisonnable et du manuel national de traçabilité — la mise en œuvre concrète de cette décision semble introduire une asymétrie difficilement justifiable.
Sur le plan strictement juridique, la controverse est immédiate. Des juristes spécialisés en droit minier et administratif s’interrogent sur la portée réelle d’un communiqué ministériel face à un arrêté en vigueur. Me Médard Kalombo, avocat au barreau de Lubumbashi, rappelle que si un communiqué officiel émanant d’une autorité dûment mandatée peut informer et produire des effets à l’égard du public, il ne saurait, en droit administratif, annuler un arrêté ministériel. Le principe du parallélisme des formes est clair : un acte réglementaire ne peut être modifié ou abrogé que par un acte de même rang ou supérieur — nouvel arrêté, décret du Premier ministre ou ordonnance présidentielle — et non par une simple note administrative.
Cette lecture est partagée, avec nuances, par Me Rêbecca Miandabu. Selon elle, un communiqué peut annoncer une intention, signaler une évolution ou préparer une décision future, sans toutefois constituer l’acte juridique formel requis pour annuler valablement une mesure existante. Elle situe néanmoins cette démarche dans un contexte qu’elle qualifie d’« évolutif », lié aux résultats préliminaires des contrôles de conformité menés dans différentes provinces minières. L’objectif, soutient-elle, aurait été d’éviter une perturbation excessive du climat des affaires, notamment pour certaines unités de traitement jugées en règle mais affectées par une mesure conservatoire appliquée de manière généralisée à l’ensemble de la filière cuivro-cobaltifère. Une levée partielle, donc, en attendant l’aboutissement du processus et la prise d’un acte formel par le ministre des Mines.
Selon le communiqué référencé n° 002/CAB.MIN/MINES/02/2026, la commission instituée le 26 décembre 2025 — soit une semaine après l’arrêté du 19 décembre portant suspension des activités minières et commerciales — aurait déjà remis un rapport préliminaire. Sur cette base, l’arrêté n° 0964/CAB.MINES/MINES/01/2025 est amendé au bénéfice des entreprises qui rachètent le cuivre et le cobalt auprès des exploitants artisanaux, à condition, précise le texte, qu’elles respectent « sans aucune faille » les prescriptions administratives, techniques et de traçabilité. Ces prescriptions devaient, sauf imprévu, être notifiées aux entreprises concernées le 26 février 2026, au cas par cas.
C’est précisément ce « cas par cas » qui cristallise les critiques. Dans la province du Lualaba, une seule société voit sa suspension levée : Luilu Ressources. Pour plusieurs acteurs du secteur, cette décision équivaut de facto à l’octroi d’un monopole temporaire, dans une région pourtant au cœur de la production nationale de cobalt, minerai stratégique pour les batteries électriques et la transition énergétique globale. Une concentration aussi brutale qu’inattendue, qui soulève des interrogations sur l’égalité de traitement entre opérateurs et sur la cohérence globale de la réforme annoncée.
La polémique s’intensifie lorsque l’on replace le nom de Luilu Ressources dans son épaisseur historique et politique. Des organisations de la société civile spécialisées dans la gouvernance minière rappellent que, selon les révélations du rapport Congo Hold-up publié en 2021, l’entreprise aurait été citée parmi les structures ayant servi de canaux de détournement de centaines de millions de dollars de fonds publics, au bénéfice de l’entourage de l’ancien président Joseph Kabila. Ces accusations, largement documentées à l’époque, n’ont jamais cessé d’alimenter le débat sur l’impunité et la continuité des réseaux économiques dans le secteur extractif congolais.
Le changement de régime intervenu par la suite n’a, selon certaines analyses, pas fondamentalement modifié la trajectoire de l’entreprise. En 2022, Agora Magazine affirmait que Luilu Ressources se comportait « en hors-la-loi » en République démocratique du Congo. Plus récemment, en décembre 2025, Africa Intelligence citait Luilu Ressources et Thomas Mining parmi les sociétés impliquées dans des pratiques de pillage des ressources, en complicité avec des acteurs congolais. L’ONG DESC, pour sa part, indiquait que l’entreprise produirait, du 15 au 20 de chaque mois, des minerais destinés à des bénéficiaires qualifiés de « bien connus », sans davantage de transparence.
À ces zones d’ombre s’ajoute une opacité persistante sur l’actionnariat. D’après les vérifications effectuées dans le DRC Mining Data Warehouse — l’entrepôt numérique officiel du secteur minier géré par la Cellule technique de coordination et de planification minière (CTCPM), conformément aux normes ITIE 2023 — aucune information sur les actionnaires de Luilu Ressources n’a pu être identifiée. Une absence qui interroge, dans un contexte où la traçabilité et la transparence sont érigées en principes cardinaux de la réforme du secteur.
Les services des Mines devraient, selon les indications disponibles, notifier formellement à Luilu Ressources ainsi qu’aux sociétés concernées du Haut-Katanga les mesures d’accompagnement, de réparation et d’éventuelles pénalités issues du contrôle de conformité. Reste à savoir si ces annonces se traduiront par des actes administratifs clairs, juridiquement solides et équitables, ou si le flou actuel continuera d’alimenter une controverse dont les répercussions dépassent largement le cadre d’un simple communiqué.
Car au-delà du débat juridique, c’est la crédibilité même de la gouvernance minière congolaise qui se joue, dans un secteur où les enjeux environnementaux, sociaux et économiques sont indissociables, et où chaque décision publique façonne, pour longtemps, le rapport entre ressources naturelles, pouvoir politique et intérêt général.
Par kilalopress