À l’aube, le lac Albert est d’un bleu paisible. Les pirogues quittent la rive de Kasenyi, les filets plongent dans l’eau, les poissons frémissent sous la lumière du matin. Ici, la pêche n’est pas un métier : c’est une survie. Mais sous cette étendue d’eau se cache une autre richesse : des réserves pétrolières estimées à plusieurs milliards de barils dans l’ensemble du bassin Albertin.
Depuis près de vingt ans, des contrats ont été signés pour explorer et potentiellement exploiter ce pétrole côté congolais. Pourtant, les communautés riveraines affirment ne jamais avoir été officiellement informées des décisions prises pour leur territoire. Cette enquête retrace les accords passés, les silences administratifs et les inquiétudes environnementales qui pèsent aujourd’hui sur Kasenyi et Tchomia.

Des contrats signés loin des rives
L’histoire pétrolière du lac Albert côté congolais ne date pas d’hier. Elle s’inscrit dans une succession d’accords conclus loin des communautés riveraines.
En 2006, les premières concessions d’exploration sont attribuées dans le bassin du Graben Albertin. Des études sismiques sont lancées afin d’évaluer le potentiel en hydrocarbures sous les eaux et les rives du lac. Ces premières opérations marquent l’entrée officielle du lac Albert dans la cartographie stratégique pétrolière de la République démocratique du Congo.
En 2008, de nouveaux ajustements contractuels interviennent. Des transferts d’intérêts et des réorganisations d’actifs modifient la configuration des blocs attribués. Ces révisions, peu médiatisées, renforcent déjà les critiques sur le manque de transparence entourant la gestion des ressources extractives dans la région.

Puis en 2010, un contrat de partage de production est signé pour les blocs 1 et 2, couvrant environ 6 000 kilomètres carrés. Ces blocs sont confiés à des sociétés privées liées à l’homme d’affaires Dan Gertler, avec une participation opérationnelle d’Oil of DR Congo.
Le contrat prévoit notamment :
- Une phase d’exploration de cinq ans
- La réalisation d’études sismiques complémentaires
- Des forages exploratoires
- Des études d’impact environnemental
- Des obligations sociales en faveur des communautés locales
Pourtant, selon un document interne du ministère des Hydrocarbures daté de 2018 et consulté dans le cadre de cette enquête, les travaux minimums contractuels n’auraient pas été entièrement réalisés dans les délais prévus.
En 2021, les permis arrivent officiellement à expiration.
En théorie, l’État devait alors soit réattribuer les blocs, soit les déclarer libres. Mais aucune communication publique détaillée n’a été faite aux communautés riveraines concernant la fin effective du contrat, une éventuelle renégociation ou un nouvel appel d’offres.
En 2026, alors que le gouvernement congolais relance à l’échelle nationale une nouvelle dynamique d’attribution de blocs pétroliers et affiche une volonté de redynamiser le secteur des hydrocarbures, le statut précis des anciens blocs du lac Albert demeure flou pour les populations locales.
À Kasenyi, les habitants disent ne jamais avoir été officiellement informés des décisions prises pour une ressource située sous leurs eaux.Les contrats ont été signés à Kinshasa.
Mais sur les rives du lac, le silence persiste.
La base qui ignore
À Kasenyi, le chef local admet son manque d’information.
« Monsieur le journaliste, je n’ai aucune information par rapport au contrat pétrolier dont vous faites mention », explique-t-il. « En 2006, il y avait des études faites par Oil of Congo. Depuis qu’ils sont partis, nous n’avons plus rien reçu. »

Il insiste :
« Au niveau local, nous n’avons pas de décision. La décision se trouve au niveau plus haut du pays. Si une planification est faite, il faudrait associer la base. Sinon, ce ne sera pas bon pour le peuple. »
Pourtant, le Code pétrolier congolais prévoit la consultation des communautés locales et la prise en compte des enjeux environnementaux.
À Kasenyi :
- Les centres de santé manque d’équipements essentiels
- Les écoles fonctionnent avec des infrastructures précaires
- Aucun programme social lié aux anciens contrats pétroliers n’est visible
L’écart entre obligations contractuelles et réalité locale est manifeste.
Une économie lacustre menacée
Le lac Albert abrite plus de 50 espèces de poissons, dont plusieurs endémiques. La pêche artisanale constitue la principale source de revenus pour des milliers de familles.
Au camp des pêcheurs, l’inquiétude est palpable.
« Si le lac est pollué, nous n’avons plus rien », affirme le chef du camp.
Un biologiste environnemental consulté pour cette enquête alerte :
« Une fuite pétrolière dans un environnement lacustre fermé aurait des conséquences durables sur la biodiversité, la qualité de l’eau et la sécurité alimentaire. »
Le risque n’est pas théorique. Dans d’autres régions du monde, l’exploitation pétrolière en zone aquatique a entraîné contamination, disparition d’espèces et conflits fonciers. À Kasenyi, les pêcheurs redoutent que l’exploitation ne restreigne l’accès aux zones de pêche et ne détruise l’écosystème dont ils dépendent.

Les femmes et la peur du déplacement
Au marché de Kasenyi, plusieurs femmes commerçantes ont refusé d’être interviewées. Hors caméra, leurs préoccupations sont claires :
« Si le lac meurt, nos enfants auront faim. »
« On parle de pétrole, mais nous on vit du poisson. »
Elles craignent une hausse du coût de la vie, des expropriations ou des restrictions d’accès aux rives.
Une jeunesse entre attente et méfiance
Pour les jeunes, le pétrole représente un possible espoir d’emploi. Mais la méfiance domine.
« On nous parle de développement, mais nous n’avons ni formation ni information », confie un jeune de Kasenyi. « On ne veut pas être exclus chez nous. »
Le miroir ougandais
De l’autre côté du lac, en Ouganda, les projets pétroliers Tilenga et Kingfisher sont en développement, accompagnés d’un oléoduc de plus de 1 400 kilomètres vers la Tanzanie. Des organisations environnementales ont alerté à plusieurs reprises sur les risques écologiques et les déplacements de populations liés à ces projets. La progression ougandaise renforce les attentes et les interrogations côté congolais.
Transparence et gouvernance
Selon les standards internationaux de bonne gouvernance, notamment ceux recommandés par l’Initiative pour la Transparence dans les Industries Extractives (ITIE), les contrats pétroliers devraient être accessibles au public. À Kasenyi, les contrats complets relatifs aux blocs 1 et 2 ne sont pas facilement accessibles aux communautés locales. Aucun mécanisme de consultation active n’est visible sur le terrain. Aucun fonds local dédié n’est opérationnel.
Une décision qui engage l’avenir
Le pétrole du lac Albert pourrait générer des revenus importants pour la RDC. Mais sans :
- Transparence contractuelle
- Consultation communautaire
- Études environnementales rigoureuses
- Mécanismes clairs de partage des bénéfices
il risque d’accentuer les inégalités et de fragiliser un écosystème vital. À Kasenyi, le lac continue de nourrir la population. Sous ses eaux, le pétrole reste invisible. Mais l’enjeu, lui, est bien réel.
La question demeure :
les communautés riveraines seront-elles actrices de leur avenir…
ou simples spectatrices d’une richesse décidée ailleurs ?
Par Cédric Muteya
Reportage réalisé avec le soutien d’Environmental Defenders, dans le cadre des Subventions
pour le journalisme environnemental 2025.
Merci infiniment pour cette mobilisation et sensibilisation communautaire, le danger existe et il est pertinent.
Nous avons un devoir de résister contre ça.