Une ambition vertigineuse au cœur d’un paradoxe énergétique. Le ministre des Ressources hydrauliques et de l’Électricité, Teddy Lwamba, a récemment présenté un plan colossal : le Compact Energétique National. Objectif affiché : faire passer l’accès à l’électricité de 21,5 % à 62,5 % d’ici 2030, avec un investissement de 36 milliards de dollars. Un chiffre qui laisse rêveur, mais qui soulève aussi d’innombrables questions. Cette ambition est-elle réellement réalisable, ou ne s’agit-il que d’une promesse politique pour masquer l’inefficacité chronique du secteur énergétique congolais ?
L’annonce du projet a été saluée comme une « révolution énergétique » pour la RDC, un pays où l’électricité reste un luxe pour la grande majorité de la population. Si l’intention est louable, plusieurs aspects de ce plan risquent de tomber dans les travers des promesses non tenues. D’un côté, un investissement de 36 milliards de dollars répartis entre public et privé ; de l’autre, une infrastructure défaillante et une gouvernance encore fragilisée. La question qui se pose est simple : la RDC est-elle prête à franchir ce cap ?
Actuellement, avec un taux d’accès de 21,5 %, l’objectif d’atteindre 62,5 % d’ici 2030 semble un défi titanesque. Le plan prévoit de multiplier par six le rythme d’électrification, de 1 à 6 % par an. Si ce chiffre paraît ambitieux, il repose sur des hypothèses fragiles. La RDC dispose certes d’un potentiel hydroélectrique exceptionnel, mais les infrastructures vieillissantes, le manque d’entretien, et surtout la gestion chaotique des ressources publiques ont souvent limité l’impact des précédentes initiatives. Rien ne garantit que ce projet ne succombera pas aux mêmes maux. L’histoire, avec ses promesses de « grands travaux » non réalisés, n’est-elle pas là pour rappeler à la classe politique congolaise que les rêves de grandeur doivent s’ancrer dans la réalité du terrain ?
Le financement représente le nerf de la guerre. Avec une répartition de 16,5 milliards pour le secteur public et 19,5 milliards pour le secteur privé, l’appel aux investisseurs étrangers semble désespéré. Toutefois, l’État congolais, réputé pour son incapacité à gérer les fonds publics, aura-t-il la capacité de rassurer les investisseurs privés ? Les promesses d’une réforme du secteur énergétique et d’une amélioration de la gouvernance se heurtent à une réalité : un pays où la corruption et les malversations financières sont encore légion. Comment attirer des capitaux privés alors que les investisseurs redoutent des retards dans les paiements, des difficultés bureaucratiques et des risques politiques ? La RDC doit aussi régler son épineuse question de stabilité politique et institutionnelle, car sans un cadre prévisible, aucun investisseur sérieux ne se lancera.
Par ailleurs, dans un pays où les infrastructures de base (routes, eau potable, santé) restent largement insuffisantes, il est légitime de se demander si un projet aussi coûteux ne finira pas par se perdre dans les méandres d’une gestion incompétente. En parallèle à l’électrification, le gouvernement met en avant un autre axe du plan : l’augmentation de l’accès à des solutions de cuisson propre. Ce volet est indéniablement un pas dans la bonne direction, car la dépendance au bois-énergie est une des causes principales de la déforestation massive en RDC. Toutefois, le montant alloué à cette initiative (18,66 millions de dollars) semble risible au regard des besoins réels. Sans une véritable politique de sensibilisation, de subvention des équipements et de mise en place de solutions alternatives, le nombre de foyers utilisant des solutions de cuisson propre restera marginal. L’impact environnemental et sanitaire de cette initiative est pourtant d’une importance capitale. Réduire la déforestation et améliorer la santé publique en limitant l’exposition à la fumée des foyers à bois sont des objectifs louables. Mais les moyens financiers et logistiques alloués semblent, là aussi, disproportionnés par rapport à l’ampleur du défi.
Il est essentiel de rappeler qu’au-delà des promesses, la crédibilité du projet réside dans sa mise en œuvre. La RDC doit surmonter des défis structurels majeurs : de la gouvernance à la transparence dans la gestion des fonds, en passant par la sécurité des investissements. Si les objectifs sont clairs et les intentions de développement indiscutables, la question centrale demeure : la RDC saura-t-elle cette fois répondre à la hauteur de ses ambitions ? Les précédentes tentatives de modernisation du secteur énergétique ont échoué. Le pays peut-il véritablement compter sur un plan d’une telle envergure pour inverser la tendance ? Ou ce projet n’est-il qu’un écran de fumée, une tentative de redorer l’image d’un gouvernement sous pression, en quête d’une légitimité qui lui échappe ?
Si la RDC veut réellement transformer son secteur énergétique et améliorer les conditions de vie de sa population, elle devra surmonter bien des obstacles, à commencer par la mobilisation effective des financements et la garantie d’une gouvernance saine et transparente. Il est encore trop tôt pour dire si le pays réussira ce pari ambitieux. Mais une chose est sûre : le futur énergétique de la RDC dépendra de la capacité de ses dirigeants à transformer l’ambition en action concrète. Un défi à la hauteur du pays, mais qui ne peut se résoudre par des annonces, aussi spectaculaires soient-elles.
Par kilalopress