kinshasa – Le gouvernement congolais a récemment annoncé le lancement d’une vaste campagne agricole nationale pour la période 2025-2026. Présentée comme un levier essentiel pour relancer la production agricole dans les 26 provinces, cette initiative prévoit la distribution de semences vivrières, maraîchères et pérennes, en s’appuyant notamment sur huit fermes semencières primaires réparties sur l’ensemble du territoire national. Trois filières dites « prioritaires » – cacao, café et palmier à huile – sont au cœur de la stratégie gouvernementale, avec la création de pépinières communautaires dans les principaux bassins de production.
Mais à bien y regarder, plusieurs questions de fond s’imposent. Car si les intentions affichées sont louables, elles appellent à un examen critique sur leur pertinence, leur faisabilité et leur capacité à répondre aux défis structurels de l’agriculture congolaise.
D’abord, le choix des cultures de rente traditionnelles comme le cacao, le café et le palmier à huile interroge. Certes, ces filières ont un potentiel exportateur reconnu, mais elles exigent un investissement en temps, en infrastructure et en encadrement conséquent. Ce sont des cultures à cycle long, peu adaptées aux situations d’urgence alimentaire ou de génération rapide de revenus. Dans un pays où les populations rurales vivent souvent dans la précarité et où l’accès au crédit agricole reste quasi inexistant, pourquoi ne pas inclure également des cultures innovantes, à haute valeur ajoutée, mais à cycle plus court ou à demande croissante sur les marchés internationaux ?
Prenons le cas du safran, surnommé « l’or rouge », qui peut générer des revenus substantiels avec peu de superficie, dans des contextes agroécologiques variés. Ou encore la vanille, dont la demande mondiale dépasse largement l’offre et dont certaines zones de l’est de la RDC (notamment dans les provinces du Nord-Kivu et de l’Ituri) présentent déjà un potentiel productif. À cela s’ajoutent des cultures à haute rentabilité comme le moringa, le curcuma, ou les champignons comestibles, tous prisés dans les marchés de niche en Europe, en Asie ou en Amérique du Nord. Ces cultures sont moins capitalistiques, parfois mieux adaptées aux exploitations familiales, et génèrent des revenus plus rapidement.
On peut alors s’interroger : le gouvernement privilégie-t-il ces cultures « traditionnelles » par réalisme ou par habitude ? La stratégie est-elle informée par une étude de marché à jour, ou s’agit-il d’un recyclage de modèles agricoles hérités, souvent mal adaptés aux évolutions économiques actuelles ?
À cela s’ajoute la question cruciale des infrastructures. La distribution des semences dans un pays où de nombreuses routes rurales sont impraticables, où les zones agricoles sont enclavées, et où l’insécurité compromet l’accès à certaines régions, pose un véritable défi logistique. Sans réseau fonctionnel de collecte, de transformation et de commercialisation, les productions agricoles, même de qualité, risquent de ne jamais atteindre les marchés.
En parallèle, la promesse de « semences de qualité à moindre coût » soulève un autre doute : qu’en est-il de leur traçabilité ? Sont-elles adaptées à chaque zone agroécologique ? Seront-elles accompagnées d’un appui technique, d’un suivi phytosanitaire, d’un accès aux fertilisants ? Une politique semencière efficace ne peut reposer uniquement sur la distribution : elle doit s’inscrire dans une stratégie d’ensemble, avec une recherche agronomique nationale active, des partenariats public-privé bien encadrés et une politique de certification sérieuse.
Enfin, la place des cultures vivrières reste préoccupante. À vouloir prioriser les cultures d’exportation, le gouvernement risque de négliger l’objectif fondamental de sécurité alimentaire. Or, la RDC fait toujours partie des pays où plus de 20 millions de personnes vivent en insécurité alimentaire sévère. Une relance agricole durable ne saurait faire l’économie d’une vision intégrée qui articule production locale, accès aux marchés, diversification agricole et résilience climatique.
En somme, la campagne agricole 2025-2026 pourrait bien constituer une avancée majeure si elle parvient à s’affranchir des recettes du passé et à s’ancrer dans une logique de transformation structurelle. Cela suppose d’ouvrir le champ des possibles, d’explorer de nouvelles filières, d’écouter les réalités du terrain, et surtout, d’investir dans une agriculture qui met au centre les petits producteurs, véritables piliers du tissu rural congolais.
Par kilalopress
Pour moi Don ont d’abord confiance au ministère,