Kinshasa, décembre 2025 — Six mois après l’entrée en vigueur opérationnelle de l’Autorité de Régulation du Marché du Carbone (ARMCA), et quelques semaines après une COP30 décevante pour les pays du Sud, une question centrale s’impose : la RDC est-elle mieux protégée contre le “mauvais carbone” ou risque-t-elle encore d’être le terrain de jeu d’acteurs opportunistes ?
À l’heure où les financements internationaux stagnent et où les pays du Nord continuent d’esquiver leurs engagements, la souveraineté carbone congolaise devient plus que jamais un enjeu vital — économique, social et géopolitique. À Belém, les pays du Sud espéraient trois choses : un prix plancher international pour les crédits carbone ; un mécanisme de compensation obligatoire pour les pertes et dommages liés au climat ; un engagement ferme des États du Nord sur l’intégrité environnementale des marchés volontaires. Et malhereusement rien de tout cela n’a été acquis. Résultat : Les marchés volontaires restent fragiles, opaques et dominés par des acteurs privés non régulés. Les pays du Sud doivent eux-mêmes sécuriser leurs ressources, faute de règles globales.
C’est dans ce contexte que l’ARMCA apparaît non plus comme un simple outil administratif, mais comme une ligne de défense stratégique pour la RDC.
Cette inquiétude est aujourd’hui renforcée par ce qui se passe chez les voisins. Au Kenya, le Northern Kenya Grassland Carbon Project (NKCP), l’un des plus grands projets africains de crédits carbone, illustre jusqu’où peuvent aller les dérives lorsqu’un marché opaque se construit loin du regard des communautés. Sur près de deux millions d’hectares, treize conservancies rassemblant plus de 100 000 habitants—Samburu, Maasai, Borana, Rendille—ont été intégrées dans un dispositif vendu comme une solution pour restaurer les pâturages, renforcer la résilience climatique et générer plus de 50 millions de tonnes de crédits carbone sur trente ans. Des entreprises mondiales comme Netflix, Meta, Kering ou British Airways ont acheté ces crédits en masse, convaincues d’agir pour le climat.
Mais derrière la promesse, les faits rattrapent le discours. Les autorités judiciaires kenyanes ont conclu en janvier 2025 que certaines de ces conservancies avaient été établies illégalement, et ont ordonné leur démantèlement. Une partie significative des crédits—près de 20 % pour une seule conservancy, et potentiellement 50 % pour d’autres dans la même situation—repose donc sur une base juridique fragile. Ajoutons à cela que des milliers de rapports internes montrent que le « pâturage rotatif » censé produire les gains de carbone n’a pas été appliqué à l’échelle annoncée, rendant incertaines les réductions d’émissions revendiquées. Les épisodes de sécheresse extrême puis d’inondations meurtrières ont aussi détruit les sols, rendant improbable l’accumulation de carbone promise. Le contraste est frappant entre les millions USD générés par la vente de crédits et les montants limités distribués aux communautés, souvent orientés vers des infrastructures touristiques plutôt que vers la sécurité alimentaire.
Ce cas kenyan, désormais considéré comme emblématique dans les débats internationaux, résonne fortement avec les préoccupations qui montent en RDC. Car lorsque des projets reposent sur des hypothèses invérifiables, des méthodologies opaques ou des promesses trop belles pour être vraies, ce sont les communautés qui paient le prix, tandis que les marchés financiers, eux, continuent de tourner. Les pays du Sud sont censés bénéficier de ces mécanismes, mais ils risquent au contraire de se retrouver piégés dans une économie du carbone qui ne corrige ni les déséquilibres écologiques ni les injustices historiques.
Dans ce contexte, l’enjeu pour la RDC n’est pas seulement d’attirer des financements climatiques, mais de distinguer le bon carbone celui qui protège les forêts, renforce les droits fonciers et améliore réellement le climat du mauvais carbone, celui qui génère des « crédits fantômes » en sacrifiant les droits des communautés et en créant une illusion de solution. Les acteurs publics comme privés doivent comprendre que l’exemple du Kenya constitue un avertissement clair : un projet mal conçu ou fondé sur des données fragiles peut non seulement nuire aux populations locales, mais aussi détruire la crédibilité du marché dans son ensemble.
Pour que la RDC ne tombe pas dans les mêmes écueils, les solutions sont connues. Elles commencent par la transparence : publication obligatoire des contrats, traçabilité des revenus, audits indépendants, accès public aux méthodologies et aux données de terrain. Elles passent par la reconnaissance pleine et entière des droits fonciers coutumiers, afin que les communautés ne soient plus considérées comme des bénéficiaires passifs mais comme des copropriétaires des ressources et des revenus. Elles impliquent également le renforcement des capacités nationales de vérification, pour ne plus dépendre exclusivement de standards privés comme Verra, dont les procédures se révèlent insuffisantes pour protéger les intérêts africains.
Les investisseurs doivent eux aussi revoir leurs pratiques : privilégier les projets réellement additionnels, fondés sur des preuves scientifiques solides, et mesurer le carbone comme un instrument de transition, non comme un moyen de compenser des activités polluantes qui continuent ailleurs. La RDC possède une opportunité unique de montrer que l’Afrique peut définir ses propres standards, en s’appuyant sur ses réalités sociales, ses écosystèmes et ses priorités de développement.
À l’heure où les communautés, de la province de l’Équateur, tshopo et Mai-ndombe craignent l’arriver massive de nouveaux acteurs porteurs de contrats souvent incompréhensibles, où les investisseurs cherchent à sécuriser des millions de crédits post-COP30, et où la pression économique pousse à accepter des propositions peu claires, cet article se veut un fil rouge. Un outil d’alerte. Un appel à la vigilance collective. Car le carbone n’est pas un simple produit financier : c’est une promesse. Et comme l’a montré le Kenya, une promesse peut se fissurer lorsque ceux qui la portent ne répondent pas de leurs actes. La RDC n’a pas à répéter ces erreurs ; elle peut au contraire en tirer les leçons pour construire un marché du carbone réellement juste, réellement durable et réellement africain.
Par kilalopress