« Quand nos ancêtres sont retenus, où allons-nous ? » Restituer les terres et les mémoires, un impératif de justice pour l’Afrique

Addis-Abeba — Restituer les terres spoliées et les mémoires effacées : tel est l’appel lancé au troisième jour de la 6ᵉ Conférence sur la politique foncière en Afrique. Lors de la session « Opportunities and Challenges of Addressing Historical Land Injustices, Heritage Restitution and Reparations for Africans », les participants ont débattu des voies possibles pour réparer les injustices foncières héritées de la colonisation et réhabiliter le patrimoine africain.

Sous les lambris sobres de la salle 2 du siège de l’Union africaine à Addis-Abeba, le troisième jour de la 6ᵉ Conférence sur la politique foncière en Afrique (CLPA) a pris des allures d’introspection collective. Le panel, consacré aux opportunités et défis liés à la restitution des terres, du patrimoine et aux réparations en Afrique, a réuni chercheurs, praticiens et représentants communautaires autour d’un même constat : on ne peut parler de justice foncière sans réparer les blessures historiques liées à la dépossession et au pillage culturel.

Dès l’ouverture, le ton est donné : « Quand nos ancêtres sont retenus, où allons-nous ? » lance une intervenante en évoquant le cas du Zimbabwe. Pour elle, la restitution des terres et celle du patrimoine culturel sont les deux faces d’une même pièce. L’une ne peut aller sans l’autre, car toutes deux participent à restaurer la dignité et l’identité africaines bafouées par des siècles de colonisation et d’exploitation.

Une idée reprise avec force par Sir Jonathan Ochom, un des panélistes, qui a comparé la dépossession coloniale à un « péché originel » :

« Le colonialisme a été bâti sur l’extraction. La terre fut le premier fruit défendu, arraché aux peuples africains. »

Pour lui, reconnaître cette faute première est essentiel pour refonder les politiques foncières sur des bases morales solides. Les réformes menées dans des pays comme le Kenya, l’Ouganda ou le Zimbabwe montrent des progrès, mais restent incomplètes tant qu’elles n’intègrent pas une réelle reconnaissance des injustices historiques et un engagement à ne plus les reproduire. Les exemples concrets foisonnent.
La restitution des bronzes du Bénin, accompagnée d’un prêt de 35 millions d’euros pour rebâtir le patrimoine culturel, illustre la convergence entre justice foncière, réparations économiques et renaissance culturelle. De même, au Nigeria, le retour des objets pillés a ouvert la voie à la construction de nouveaux musées et au développement du secteur culturel.

Mais la lenteur du processus inquiète : « 95 % du patrimoine africain se trouve encore en Occident, et à peine 1 % a été restitué », regrette une experte.
La faute à des politiques muséales figées, à des recherches de provenance interminables, et à des conventions internationales inadaptées, comme celle de l’UNESCO de 1970, qui n’inclut pas les objets volés avant cette date — c’est-à-dire l’immense majorité du butin colonial. Le chercheur tanzanien Laza a, lui, rappelé combien les politiques coloniales de conservation ont prolongé la dépossession.
En 1896, la création de la réserve de Selous, aujourd’hui Parc national Nyerere, a entraîné l’expulsion des Ndamba et des Mwera de leurs terres ancestrales.
« La conservation a été utilisée comme instrument d’exclusion », dénonce-t-il, appelant à un modèle réparateur : reconnaître les communautés déplacées comme gardiennes légitimes des écosystèmes, partager équitablement les revenus touristiques et restaurer l’accès aux sites spirituels.

Le chercheur plaide pour une réparation holistique, combinant compensation financière, accès à la terre, restitution d’objets culturels et reconnaissance symbolique à travers l’éducation et la mémoire.

« Guérir la terre, c’est aussi guérir la mémoire », résume-t-il, rappelant que les restes humains africains exposés dans les musées européens sont encore ressentis, dans les traditions africaines, comme des êtres vivants arrachés à leur communauté.

La métaphore théologique est revenue à plusieurs reprises dans la salle.
« La rédemption est possible », conclut Jonathan Ochom de transparency international, invitant les professionnels du foncier à tirer les leçons du mouvement de restitution culturelle.
Selon lui, si l’Europe peut rapatrier des statues à travers les continents, « rien ne justifie que la terre, restée ici, ne puisse être rendue à ceux à qui elle appartient ».

Les participants ont convenu que la restitution doit aller au-delà du retour matériel. Elle implique la reconnaissance des torts, la réparation morale, la réhabilitation des communautés et la garantie que de telles injustices ne se reproduiront plus. Un cadre intégrant les cinq dimensions de la justice réparatrice restitution, compensation, réhabilitation, satisfaction et garanties de non-répétition a été cité comme modèle de référence. Au terme de cette session, plusieurs recommandations ont émergé :

  • Relier la justice foncière et la restitution culturelle pour une approche intégrée du développement et de la mémoire.
  • Renforcer les cadres juridiques nationaux et régionaux pour inclure explicitement la restitution dans les politiques foncières.
  • Soutenir les États et les communautés dans la recherche de provenance et la négociation avec les institutions détentrices d’artefacts.
  • Créer des fonds africains de restitution et de mémoire afin de garantir que ces processus bénéficient aux populations locales.

Entre émotion et lucidité, les voix réunies à cette session ont rappelé une évidence : la justice foncière en Afrique ne saurait se limiter à la répartition des titres de propriété. Elle exige une réconciliation plus profonde celle des peuples avec leur histoire, leur terre et leurs ancêtres.
Et, comme l’a résumé une intervenante en clôture, « restituer la terre et la mémoire, c’est restituer l’Afrique à elle-même. »

Par kilalopress

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