La lumière est déjà là, tranchante, quand Mbongo entrouvre les yeux. Dans la petite cour du village, elle glisse entre les cases et vient frapper la terre nue. Il détourne aussitôt le regard. À 14 ans, il a appris à ne jamais soutenir le soleil. Sa peau, trop fragile, en porte déjà les traces.
À quelques pas, Nyota, 12 ans, s’affaire en silence. Accroupie près d’un bol en bois, elle mélange lentement une pâte épaisse faite de plantes locales. Elle se relève, s’approche de son frère et lui tend la préparation.
« Mets-en avant de sortir. »
Le geste est devenu un rituel. Dans leur communauté, ces recettes ne relèvent pas du folklore, mais de la nécessité. Mbongo et Nyota vivent avec l’albinisme, une condition génétique qui les rend particulièrement vulnérables aux rayons ultraviolets. Ayant fuit la geurre pour se retrouver dans le camps de Mugunga en provennance de Rutshuru dans le nord kivu, chaque exposition prolongée au soleil peut devenir un danger.
Ce matin-là, pourtant, ils n’ont pas le choix. Ils doivent rejoindre un groupe d’habitants mobilisés pour replanter des arbres sur une parcelle de forêt récemment dégradée. Là où il y avait autrefois une canopée dense, il ne reste qu’un espace ouvert, brûlé de lumière.
« Sans arbres, on ne peut pas rester dehors longtemps », glisse Nyota en marchant, les yeux baissés.

Sur place, cette occasion de la célébrations de la Journée de la Terre 2026 d’autres jeunes comme Esther et Daniel, appuyer d’un animateur d’un projet soutenu par l’initiative Climate4Health and Dignity sont déjà là. On distribue des plants, on explique les gestes. Esther s’agenouille, creuse la terre. Le soleil monte déjà, et avec lui cette sensation de brûlure sur ses avant-bras, malgré la crème appliquée plus tôt.
Nyota plante à côté de lui, puis murmure :
« Celui-ci, c’est pour l’ombre. »

Dans la province de la Tshopo, cette scène s’inscrit dans une réalité plus large. La République démocratique du Congo abrite plus de 152 millions d’hectares de forêts, un massif dont dépendent près de 40 millions de personnes, dont environ un million de peuples autochtones. Mais sur le terrain, cette richesse s’effrite.
Dans des territoires voisins comme Banalia ou Bafwasende, des organisations de la société civile documentent depuis plusieurs années l’impact de l’exploitation aurifère. Elles évoquent une « destruction massive » des forêts, accompagnée de la disparition progressive de la faune et de plantes essentielles à la pharmacopée locale.
Nyota le constate à sa manière :
« Certaines plantes qu’on utilisait avant… on ne les trouve plus facilement. »
Pour des communautés autochtones, cette perte signifie bien plus qu’un changement de paysage. Elle affecte l’alimentation, les revenus, mais aussi les savoirs médicinaux. Et pour ceux qui vivent avec l’albinisme, elle peut accentuer une vulnérabilité déjà forte.
Car leur exposition au soleil ne dépend pas uniquement de la présence ou non des arbres. Le manque de protection adaptée, l’accès limité aux soins dermatologiques et la précarité jouent un rôle déterminant. L’absence d’ombre, dans ce contexte, vient aggraver une situation déjà fragile, sans en être l’unique cause. À la mi-journée, le groupe s’arrête. Une animatrice sort son téléphone et montre à Nyota une application en court de finalisation qui permettrat de suivre l’évolution de certaines taches cutanées. Mbongo tend son bras. Une petite marque est apparue depuis quelques semaines.
« Il faut surveiller ça », explique-t-elle simplement.
Ces outils, comme les crèmes artisanales utilisées par la communauté, s’inscrivent dans les réponses locales développées face à un manque d’alternatives. Leur accessibilité est un atout, même si leur efficacité, notamment en matière de protection solaire, reste encore peu documentée selon plusieurs acteurs de terrain.
C’est dans ce contexte que l’organisation Shujaa-Initiative a lancé le projet “Climate4Health and Dignity”. L’ambition affichée : renforcer le lien entre les personnes atteintes d’albinisme, leur environnement et leur santé.
Le projet mise sur plusieurs leviers : valorisation des plantes médicinales, création de jardins communautaires, outils numériques de dépistage, mais aussi campagnes de reboisement pour recréer des zones d’ombre. Sur le papier, l’approche se veut intégrée. Sur le terrain, elle se heurte à des limites. Le nombre de bénéficiaires reste encore restreint, et ces initiatives peinent à compenser l’absence de politiques publiques structurées en matière de prévention et de prise en charge des maladies de la peau.
« On fait avec ce qu’on a », résume un animateur du projet, à l’ombre d’un arbre isolé.
Autour d’eux, les jeunes plants dessinent à peine les contours d’une future forêt.
Dans certaines zones de la Tshopo, la pression ne vient pas seulement de la coupe du bois. Des acteurs locaux alertent aussi sur les effets de l’exploitation minière dans les cours d’eau, notamment la rivière Aruwimi, évoquant une diminution des ressources halieutiques et des risques de contamination par des substances comme le mercure.
Autant de transformations qui redessinent les conditions de vie des communautés, souvent sans qu’elles aient les moyens de s’y adapter pleinement.

En début d’après-midi, Mbongo et Nyota décident de repartir. Le soleil est devenu trop fort. Avant de quitter le site, ils s’arrêtent un instant.
Devant eux, les jeunes arbres tiennent encore difficilement dans la terre sèche.
Ce n’est pas encore une forêt.
Mais ce n’est déjà plus un espace totalement nu.
Sur le chemin du retour, Nyota murmure :
« Si les arbres reviennent… nous aussi, on pourra rester. »
Sa phrase ne dit pas seulement l’espoir. Elle dit aussi une incertitude.
Car planter des arbres ne suffira pas à répondre à tous les défis qu’ils affrontent. Entre dégradation des écosystèmes, vulnérabilités sanitaires et manque de réponses institutionnelles, leur avenir reste suspendu à des équilibres fragiles.
Mbongo, lui, marche en silence, les yeux tournés vers le sol.
Dans cette lumière qu’il évite, chaque arbre planté devient une tentative de reconquête.
Pas seulement de l’ombre. Mais d’une place dans un monde qui change plus vite qu’eux.
Par kilalopress