Mupfuni Karuba : une terre fragilisée où guerre, survie et environnement s’entrechoquent

Nous voici à Mupfuni Karuba, un groupement situé dans le chef de chefferie des Bahunde, territoire de Masisi, dans la province du Nord-Kivu, à l’est de la République démocratique du Congo. Une zone longtemps traversée par des conflits armés et des affrontements entre groupes armés, dont les effets dépassent aujourd’hui largement le seul champ sécuritaire pour s’étendre à la terre, aux forêts et aux moyens de survie des populations.

À Kilimi, tôt le matin, Daniel Kaseya, 41 ans, ancien cultivateur devenu moto-taxi, s’arrête au bord d’une parcelle qu’il reconnaît à peine. Le sol est dur, raviné, parfois nu. Il reste quelques plants dispersés, comme s’ils avaient survécu par hasard.

« Avant, on vivait de ces champs. Aujourd’hui, même quand la saison est bonne, la terre ne répond plus comme avant », dit-il en fixant les pentes.

Depuis environ 2023, Mupfuni Karuba et ses environs vivent sous une instabilité armée intermittente. Mais sur le terrain, les habitants décrivent une réalité plus complexe qu’un seul facteur de guerre. Les déplacements de populations, l’ouverture de nouvelles zones agricoles pour survivre, l’intensification de l’exploitation artisanale des minerais et la pression sur les ressources forestières se sont entremêlés.

Les forêts ont reculé progressivement, parfois coupées pour le bois-énergie, parfois pour ouvrir des champs. Les collines autrefois couvertes de végétation sont devenues plus vulnérables aux pluies. Dans les zones de culture, les pratiques agricoles se sont intensifiées sans toujours être accompagnées de techniques de conservation des sols. Sur certaines pentes, les cultures avancent là où les racines des arbres ne retiennent plus la terre.

Dans ce contexte, les agriculteurs observent une baisse des rendements. Dans certaines parcelles, la pomme de terre qui pouvait atteindre des niveaux proches de 20 à 25 tonnes par hectare dans les zones encore fertiles descend parfois en dessous de 10 tonnes. Mais les agronomes locaux insistent sur un point : cette chute n’a pas une seule cause. Elle résulte à la fois de la perte de fertilité organique, de l’érosion, de la culture sur pentes fragiles et de l’usage parfois non maîtrisé des engrais chimiques.

À Kilimi, Daniel le reconnaît lui-même : « On utilise ce qu’on trouve, pour ne pas perdre complètement la récolte. Mais on ne sait pas toujours ce que ça fait à la terre après. »

Plus bas dans la vallée, les rivières charrient parfois une eau trouble après les pluies. L’exploitation artisanale des minerais dans certaines zones contribue aussi à transformer les paysages : talus fragilisés, sols retournés, sédiments qui descendent vers les cours d’eau. Là encore, les habitants parlent d’un changement progressif, pas d’un basculement soudain.

À Kagungu, les conséquences se lisent aussi dans les habitations. Les glissements de terrain sont devenus une menace récurrente, surtout pendant les fortes pluies. Les communautés locales évoquent de nombreuses pertes humaines sur plusieurs années, mais les données restent difficiles à consolider de manière précise dans un contexte instable. Ce qui est toutefois constant dans les témoignages, c’est l’augmentation des zones à risque : déforestation, constructions sur pentes instables et sols fragilisés.

Dans un petit centre de santé, une infirmière décrit une hausse de maladies courantes — diarrhées, infections respiratoires, affections cutanées — sans pouvoir toujours en identifier les causes exactes. Elle évoque surtout un ensemble de facteurs : accès limité à l’eau potable, dégradation des sources, poussières, manque d’assainissement et pression environnementale globale.

« On voit que quelque chose a changé dans l’environnement, mais on ne peut pas dire que c’est une seule chose », explique-t-elle.

Dans les villages, cette dégradation environnementale se double d’une crise sociale. L’exode des jeunes vers d’autres zones ou vers les centres urbains s’intensifie. Ceux qui restent se tournent parfois vers des activités informelles, faute d’alternatives économiques stables. Les familles parlent aussi d’une fragilisation des structures sociales, avec des cas de mariages précoces et de violences signalés dans un contexte de pauvreté accrue et de vulnérabilité.

Mais malgré ce tableau, des initiatives émergent timidement. À Kilimi, de petits groupes de jeunes commencent à expérimenter le reboisement avec des arbres agroforestiers et fruitiers. D’autres s’intéressent aux haies antiérosives en bambous pour stabiliser les sols. Quelques discussions portent sur la fabrication de charbon écologique, la transformation des déchets plastiques en pavés ou encore la production d’engrais organiques à partir de résidus végétaux et animaux.

Ces initiatives restent encore fragiles, souvent locales et sans appui structuré. Elles reposent sur une conviction simple : la terre peut encore être stabilisée, mais pas uniquement par des gestes isolés.

Dans cette région, la question centrale n’est peut-être pas seulement ce qui a détruit l’environnement, mais la capacité réelle à reconstruire un système agricole et écologique dans un contexte où les pressions sécuritaires, économiques et sociales continuent de s’entrecroiser.

À Mupfuni Karuba, Daniel retourne lentement vers sa moto. Avant de démarrer, il jette un dernier regard à sa parcelle.

« On ne demande pas que la terre redevienne comme avant. On demande juste qu’elle nous permette encore de vivre. »

Par kilalopress

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