Addis-Abeba, 11 novembre 2025 — Sous les lustres sobres du siège de l’Union africaine, les voix s’élèvent, passionnées, lucides. La sixième Conférence sur la politique foncière en Afrique (CLPA) bat son plein, et l’une des interventions les plus marquantes vient d’un homme à la parole posée mais ferme : Jonathan Ochom, spécialiste de la gouvernance foncière à Transparency International. Son message est clair : il n’y aura pas de justice foncière sans mémoire et sans responsabilité historique.
Pour Ochom, la question foncière en Afrique ne peut être dissociée de l’héritage colonial. « Pendant la colonisation, rappelle-t-il, des millions d’hectares ont été arrachés aux communautés locales, redistribués aux colons pour l’agriculture ou l’extraction minière. » Ces terres spoliées ont nourri les économies impériales pendant que les peuples africains s’enfonçaient dans la pauvreté. Aujourd’hui encore, le poids de cet héritage freine l’accès équitable à la terre.
Mais au-delà du constat, l’expert plaide pour une nouvelle approche de la restitution : « Nous devons d’abord reconnaître qu’il y a eu un tort causé, et identifier clairement qui en est responsable. » Pour lui, cette reconnaissance est la base d’une réparation juste et durable. Car sans ce travail de mémoire, « toute politique de restitution risque de n’être qu’un vernis politique ».
Le débat africain sur la restitution foncière, selon Ochom, reste flou. « Que voulons-nous dire concrètement par restitution ? » interroge-t-il. S’agit-il de rendre les terres physiques aux descendants des communautés spoliées ? Ou de compenser financièrement ceux qui ont tout perdu ? Cette ambiguïté, dit-il, doit être levée au niveau continental.
À cette question s’ajoute celle de l’éligibilité. « Qui doit être compensé, et pour quelles périodes ? » L’Afrique, fragmentée par des colonisations multiples, n’a pas connu une histoire uniforme des spoliations. Et aujourd’hui, les dynamiques foncières ont changé : certaines terres coloniales appartiennent à des entreprises modernes, parfois détenues par des actionnaires étrangers. « Comment restituer ce qui a changé de nature juridique et économique ? » s’interroge-t-il.
La réflexion d’Ochom dépasse l’histoire : elle plonge dans les défis contemporains. L’Afrique, en pleine explosion démographique, fait face à une pression accrue sur les terres. Urbanisation, changements climatiques, croissance des villes – la restitution ne peut ignorer ces réalités. « Si nous rouvrons les dossiers d’il y a cent ans, que faisons-nous des millions de nouveaux habitants sur ces terres ? » demande-t-il, lucide.
Autre paradoxe : alors que les gouvernements africains revendiquent la justice foncière, beaucoup d’entre eux continuent d’appliquer des politiques héritées du colon. « Les États africains ont remplacé les colonisateurs sans changer leurs logiques », regrette-t-il. Les politiques de conservation ou d’expropriation sans compensation rappellent trop souvent la mainmise coloniale d’hier. En spécialiste de Transparency International, Ochom n’élude pas la question de la corruption. « L’Afrique a le score de gouvernance le plus faible au monde, avec une moyenne de 33/100 sur l’indice de perception de la corruption. » Pour lui, il est impensable de parler de réparations sans garantir la transparence dans la gestion des fonds.
« Recevoir des compensations financières des anciennes puissances coloniales n’aurait aucun sens si cet argent disparaît dans les poches des élites locales. »
Le défi, selon lui, est autant moral que technique : comment assurer une gestion éthique de la réparation ? Comment s’assurer que les communautés, et non les dirigeants, bénéficient de ces mesures ?
À la fin de la conférence, Ochom espère une chose : une voix africaine unifiée. Pas une simple déclaration, mais une feuille de route commune, adossée à l’Union africaine, capable d’influencer les États et les instances régionales. « Nous devons sortir de ce sommet avec un agenda clair sur la restitution et les réparations », dit-il. Dans un contexte mondial où les musées européens commencent à rendre les artefacts pillés, Ochom invite à penser plus grand : « Restituer les terres, c’est restituer la dignité. »
Pour lui, la vraie décolonisation de l’Afrique ne se jouera pas seulement dans les musées, mais dans les champs, les forêts et les villages, là où la mémoire du sol porte encore les cicatrices de l’histoire.
Par kilalopress