À Kinshasa, le ton est monté d’un cran, et cette fois, il ne s’agit plus seulement d’alertes environnementales classiques. Derrière les mots soigneusement pesés du Cadre de Concertation sur les Ressources Naturelles (CdC/RN) et de la coalition Notre Terre Sans Pétrole, c’est une fracture silencieuse, mais profonde, qui se dessine entre des communautés riveraines livrées à elles-mêmes et des dynamiques pétrolières transfrontalières qui semblent leur échapper.
Mercredi 25 mars, face à la presse, ces organisations ont formulé une recommandation qui, à en croire plusieurs observateurs, traduit une forme de rupture : la création d’un fonds d’indemnisation dédié aux populations congolaises de l’Ituri affectées par les projets pétroliers ougandais opérant sur le lac Albert et la rivière Semliki. Une proposition qui, au-delà de son apparente technicité, sonne comme la reconnaissance implicite d’un préjudice déjà en cours — ou à tout le moins jugé inévitable.
Cette prise de position s’appuie sur une enquête menée auprès de 1 141 personnes vivant sur la rive congolaise de ces deux espaces hydriques stratégiques. D’après les résultats présentés, une majorité des communautés locales exprime une opposition nette aux activités pétrolières menées à proximité immédiate de la frontière. En toile de fond : un sentiment d’exclusion persistant. Absence de consultation, inquiétudes environnementales croissantes, peur d’un effondrement des moyens de subsistance — autant de signaux faibles qui, mis bout à bout, dessinent un climat de défiance structurelle.
Selon cette étude, 60 % des personnes interrogées évoquent des craintes majeures liées à la pollution, à la destruction des écosystèmes et à la fragilisation des économies locales, notamment la pêche. Dans cette région où les équilibres socio-économiques reposent largement sur les ressources halieutiques, ces préoccupations ne relèvent pas du registre hypothétique. Elles traduisent, confient des acteurs du secteur, une angoisse tangible face à des transformations dont les communautés ne maîtrisent ni le rythme ni les contours.
Dans le viseur des organisations : les projets Tilenga, Kingfisher et l’oléoduc EACOP, développés par l’Ouganda à proximité directe du territoire congolais. D’après nos recoupements, ces initiatives se déploient sans consultation transfrontalière formelle ni évaluation environnementale conjointe, une lacune qui interroge dans une région écologiquement interconnectée. Cette situation apparaît d’autant plus paradoxale que la République démocratique du Congo revendique, sur la scène internationale, son statut de « pays solution » face aux dérèglements climatiques.
Le secrétaire permanent du CdC/RN, Dieudonné Kasonia, insiste sur la portée stratégique de cet espace : « Plus de 50000 pêcheurs dépendent directement des ressources halieutiques du lac Albert. De plus, ces eaux sont interconnectées avec le bassin du Nil, le lac Edouard et toute cette zone forme une ceinture écologique vitale autour du parc national des Virunga. » Derrière cette déclaration, certains analystes voient se dessiner un risque systémique : celui d’un impact écologique dépassant largement les frontières congolaises.
Car la rivière Semliki, rappellent les organisations, constitue l’une des principales sources du Nil Blanc. Une éventuelle pollution ne se limiterait donc pas aux rives locales, mais pourrait, à en croire certaines analyses, affecter une partie significative de l’Afrique de l’Est jusqu’à l’Égypte. Cette dimension régionale renforce les interrogations autour de l’absence de mécanismes de concertation et de prévention. Sur le plan juridique, le CdC/RN évoque des risques de violation du droit international, notamment du principe de prévention, de la Convention d’Espoo et de la Charte de la Communauté d’Afrique de l’Est. Une lecture qui, sans être encore tranchée par les instances compétentes, alimente déjà une dynamique contentieuse. Des membres des communautés locales ont, en effet, saisi la Cour de Justice de l’Afrique de l’Est (EACJ) pour contester ces projets, ouvrant ainsi un nouveau front judiciaire dans ce dossier sensible.
Dans ce contexte, Dieudonné Kasonia interpelle directement les autorités congolaises : « Le gouvernement congolais ne peut rester passif face à des projets qui affectent directement son territoire et ses populations. Il est urgent d’agir pour protéger les droits des communautés et l’intégrité de nos écosystèmes. » Le CdC/RN appelle ainsi à un accompagnement étatique de la procédure judiciaire en cours, couplé à une action diplomatique d’envergure.
Parmi les pistes avancées figurent la réalisation d’un état des lieux environnemental et halieutique, l’exigence d’une évaluation environnementale stratégique transfrontalière avec l’Ouganda, l’intégration des communautés locales dans les processus décisionnels et la mise en place d’un système de surveillance indépendant. Mais au cœur de ces recommandations, c’est bien la question de l’indemnisation qui cristallise les tensions. Car proposer un fonds d’indemnisation, c’est reconnaître — même implicitement — que les impacts ne sont plus seulement potentiels. Pour certains observateurs, cette demande traduit une bascule : celle d’un débat qui ne porte plus uniquement sur la prévention, mais sur la réparation.
Reste une interrogation, plus politique, que plusieurs sources locales murmurent sans toujours l’énoncer frontalement : comment un territoire qui se présente comme pilier de la lutte climatique mondiale peut-il, dans le même temps, apparaître en position de vulnérabilité face à des projets extractifs transfrontaliers ? Entre silence diplomatique, pressions économiques et urgences écologiques, l’équation semble, à ce stade, loin d’être résolue. En attendant, sur les rives du lac Albert et de la Semliki, les communautés concernées continuent de vivre dans une incertitude lourde de conséquences, où chaque annonce venue d’ailleurs résonne comme une décision prise sans elles — mais jamais sans impact sur leur avenir.
Par kilalopress