À Isiro, dans la province du Haut-Uele, les agriculteurs font face depuis quelques jours à une invasion de criquets ravageurs, dite « malizabe », qui affecte surtout les cultures de manioc, après une longue période de sécheresse. Cette situation inquiète les ménages dépendants du « pondu », tandis qu’aucune communication officielle des autorités locales n’a encore été faite, selon des sources locales et des constats de terrain.
Les insectes prolifèrent particulièrement dans les cultures maraîchères et ciblent en priorité les feuilles de manioc, connues localement sous le nom de « pondu ». Or, en période de stress hydrique, cet aliment constitue l’un des piliers de l’alimentation des ménages urbains et périurbains d’Isiro. D’après nos recoupements auprès d’agriculteurs et de riverains, les zones les plus affectées se situent dans les quartiers Ndubala, Akpokoma, Tely, Magambe et Gamba, au cœur même de la ville d’Isiro, chef-lieu de la province du Haut-Uele, au nord-est de la République démocratique du Congo.
Sur le terrain, les effets de cette pression acridienne sont déjà visibles : ralentissement de la croissance foliaire du manioc, parcelles partiellement ou totalement ravagées, et perte progressive de récoltes destinées à l’autoconsommation comme aux marchés locaux. À cette insécurité alimentaire naissante s’ajoute une inquiétude sanitaire diffuse. Certains habitants redoutent l’apparition de maladies ou d’infections liées à la consommation de légumes contaminés par ces criquets ou par leurs larves, une crainte régulièrement évoquée dans les échanges communautaires, même si aucune alerte sanitaire formelle n’a, à ce stade, été rendue publique.
Dans ce contexte marqué par l’incertitude, aucune communication officielle des autorités locales n’a encore été enregistrée, selon plusieurs sources locales interrogées. Face à ce silence institutionnel, des voix issues du monde scientifique tentent néanmoins d’apporter des repères. L’ingénieur John Tongo, agronome phytotechnicien et enseignant-chercheur en nutrition à l’ISTM Isiro, recommande aux populations de renforcer les précautions alimentaires. Il conseille notamment de laver soigneusement les légumes, en particulier les feuilles de manioc, à l’eau chaude avant toute préparation culinaire, afin de réduire les risques sanitaires, notamment ceux liés aux larves que ces insectes peuvent laisser sur les denrées.
Sur le plan agronomique, John Tongo évoque également des réponses à faible coût, déjà connues dans certains milieux ruraux mais rarement coordonnées à l’échelle communautaire. Il cite la pulvérisation de produits biologiques à base de piment, d’ail et de savon en poudre, tout en insistant sur le respect des techniques culturales appropriées. Le sarclage régulier et l’association du manioc avec des cultures dites « barrières », comme le maïs et le sorgho, figurent parmi les pratiques qu’il juge susceptibles de limiter la propagation des criquets dans les champs.
Cependant, à en croire plusieurs observateurs locaux, aucune campagne structurée de sensibilisation n’a encore été menée auprès des agriculteurs et des ménages. Ni les mesures de prévention, ni les méthodes scientifiques reconnues pour lutter efficacement contre ces criquets ravageurs ne semblent avoir fait l’objet d’une diffusion collective. Cette absence de coordination alimente un sentiment d’abandon chez de nombreux paysans, qui disent agir de manière isolée, sans cadre technique ni appui institutionnel.
Désemparés, certains exploitants lancent aujourd’hui un appel pressant au ministre de l’Agriculture, l’exhortant à s’impliquer urgemment dans la lutte contre cette invasion. Leur objectif affiché est double : limiter les dégâts agricoles déjà perceptibles et prévenir les risques sanitaires susceptibles de s’aggraver si la situation perdure.
Ce scénario n’est pas sans rappeler des précédents récents dans l’est du pays. Il y a environ trois ans, la FAO, agence des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture, avait alerté sur l’apparition de criquets ravageurs dans la province voisine de l’Ituri. À l’époque, selon des analyses partagées par des acteurs du secteur agricole, les systèmes d’éradication n’avaient jamais été pleinement maîtrisés par les paysans, notamment en raison d’un manque de coordination. Chaque citoyen traitait son champ individuellement, au lieu d’agir collectivement dans le cadre des associations agricoles, une pratique qui avait favorisé la migration des criquets vers les parcelles voisines plutôt que leur élimination durable. À Isiro, la répétition de ces dynamiques interroge sur la capacité des dispositifs locaux à anticiper et gérer des crises agricoles de plus en plus liées aux dérèglements climatiques et à la fragilité des systèmes de production. Entre sécheresse persistante et pression acridienne, les jardins urbains et périurbains apparaissent aujourd’hui comme des zones de vulnérabilité critique, où se croisent enjeux alimentaires, sanitaires et environnementaux, dans une relative indifférence institutionnelle qui, selon plusieurs acteurs interrogés, pourrait coûter cher si elle venait à se prolonger.
Par kilalopress