Bunia, 13 novembre 2025 — Un nouvel éclairage vient troubler le tableau déjà complexe de l’exploitation pétrolière dans le Graben Albertine. Une étude d’opinion d’une ampleur exceptionnelle, menée par le Cadre de Concertation sur les Ressources Naturelles (CdC/RN), révèle une contestation massive des communautés vivant autour des blocs pétroliers 1, 2 et 3.
L’organisation, active depuis plusieurs années dans la promotion d’une gouvernance transparente et équitable des ressources naturelles en RDC, a interrogé 1 141 personnes, complété cette enquête par des discussions collectives et enrichi l’ensemble par une analyse anthropologique du vécu des populations riveraines. Ce travail dévoile une opposition profonde, structurée, et largement alimentée par la peur d’impacts irréversibles.
Selon les conclusions de l’étude, 70 % des habitants consultés se prononcent contre l’exploitation pétrolière dans cette zone sensible. Les inquiétudes exprimées se concentrent principalement sur la menace que représentent ces projets pour les écosystèmes du lac Albert — un pilier vital de la biodiversité et de la pêche locale — pour la préservation de l’environnement en général, et pour la sécurité économique des familles tributaires de la pêche, de l’agriculture ou de l’élevage. De nombreuses personnes craignent que l’exploitation des hydrocarbures n’entraîne des pollutions irréversibles, une dégradation du cadre de vie, voire des déplacements forcés susceptibles de bouleverser les moyens de subsistance.
Les personnes interrogées évoquent également un climat de méfiance grandissant à l’égard des institutions et des entreprises impliquées. Beaucoup estiment que les consultations menées autour des projets pétroliers ne sont ni inclusives ni transparentes. Elles auraient lieu principalement au niveau national ou provincial, sans associer les communautés directement concernées. Pour plusieurs leaders locaux, les informations mises à disposition sont jugées incomplètes, opaques ou volontairement filtrées, renforçant le sentiment que les riverains sont délibérément maintenus à l’écart des décisions.
Face à cette majorité inquiète, une minorité de 30 % des répondants se montre favorable au développement pétrolier, portée par l’espoir de bénéficier de nouveaux emplois et de voir émerger des infrastructures promises de longue date. Ces attentes révèlent un dilemme récurrent dans les zones riches en ressources : choisir entre la perspective d’une amélioration économique rapide ou la crainte, tout aussi légitime, de perdre un modèle de vie étroitement lié au territoire.
Au-delà des enjeux économiques et environnementaux, l’étude met en lumière des craintes sanitaires souvent absentes du débat public. Certains habitants redoutent l’apparition de maladies graves comme les cancers ou des malformations congénitales, en observant les conséquences déjà visibles dans certaines zones d’exploitation pétrolière côté ougandais. La proximité géographique du lac Albert et de la rivière Semliki renforce parmi eux l’impression que les risques ne s’arrêteront pas à la frontière. Le rapport rappelle également la dimension sacrée que plusieurs communautés attribuent à la terre, au lac et aux rivières. Ce lien spirituel, véritable socle culturel et identitaire, est selon les auteurs rarement pris en compte dans les analyses coûts-bénéfices qui accompagnent les projets extractifs.
Pour les enquêteurs, la conclusion est claire : aucun projet pétrolier dans le Graben Albertine ne pourra être considéré comme légitime ni durable s’il ne respecte pas le principe de consultation libre, préalable et éclairée. L’intégration pleine et entière des communautés dans les processus décisionnels n’est plus une recommandation, mais une exigence incontournable.
Dans un contexte mondial marqué par la lutte contre le changement climatique, l’étude souligne par ailleurs l’intérêt croissant des populations pour les énergies renouvelables. Beaucoup y voient une alternative viable, notamment en lien avec l’exploitation des minerais stratégiques de la RDC. Toutefois, la transition énergétique reste freinée par des contraintes économiques, politiques et techniques, nécessitant des investissements robustes et des partenariats durables pour devenir réellement compétitive face au pétrole.
Le rapport du CdC/RN rappelle ainsi que l’exploitation pétrolière n’est pas uniquement une question de retombées financières ou de développement infrastructurel. C’est un débat beaucoup plus large, qui touche à la préservation des écosystèmes, à la santé publique, au respect des cultures locales et à la justice environnementale. L’avenir du Graben Albertine dépend désormais de la capacité des décideurs politiques à concilier ambitions économiques immédiates et responsabilité envers les populations et les générations futures.
Par kilalopress