Addis-Abeba, novembre 2025- Dans une salle débordante d’attention au siège de la Commission de l’Union africaine, un side event consacré aux dynamismes fonciers en contexte de déplacements et de changements climatiques a mis en lumière une réalité souvent méconnue, mais désormais impossible à ignorer : partout dans la région, les relations autrefois complémentaires entre éleveurs, agriculteurs, réfugiés et communautés hôtes sont en train de se fracturer.
Prenant la parole en premier, le représentant tchadien a dressé un tableau saisissant des mutations profondes qui affectent le pays. Historiquement, expliquait-il, les pasteurs sillonnaient les espaces sahéliens en complémentarité avec les agriculteurs : les animaux fertilisaient les terres, et chacun trouvait sa place dans un système de mobilité ancien et équilibré. Mais l’arrivée du changement climatique, combinée à l’arrivée précoce des transhumants sur les zones de récolte, a rompu cet équilibre. À ces tensions s’ajoute un nouvel acteur : une nouvelle élite agro-pastorale, qualifiée de « proto-bourgeoisie », qui a réinvesti des capitaux issus de la rente pétrolière dans l’acquisition massive de terres et de troupeaux, sans respecter les conventions locales. « C’est là que les conflits naissent », avertit-il, car les populations hôtes voient désormais s’installer durablement des groupes extérieurs — certains revenant après plus de deux siècles d’absence — sur leurs terres ancestrales.
Cette situation a entraîné une fracture profonde entre communautés agricoles et pastorales, au point de cristalliser le rejet de la loi pastorale de 2014 révisée en 2025 perçue comme trop favorable aux pasteurs. Mais les tensions ne s’arrêtent pas là. Le Tchad, longtemps moqué pour l’exil de ses ressortissants dans ses pays voisins, est devenu en moins d’une décennie une terre d’accueil majeure, recevant désormais plus d’un million de réfugiés venus du Cameroun, du Nigeria, du Soudan ou de la Centrafrique, fuyant Boko Haram, les conflits armés ou les crises politiques.
Cette inversion historique, combinée aux effets du climat, provoque de nouvelles compétitions sur la terre : les réfugiés auxquels on attribuait des terres pour un an y restent souvent vingt ans, bénéficiant parfois de meilleures conditions de vie que les populations locales. Une source de tensions croissantes. Face à cette situation, un consortium réunissant Oxfam et plusieurs institutions techniques teste au Tchad des approches de cartographie foncière participative, moins coûteuses, pour identifier les terres communautaires, les zones sacrées et les droits existants afin de permettre la négociation et la co-construction de solutions. « Avec le système actuel, il nous faudrait 40 000 ans pour cartographier toutes les terres », a ironisé le panéliste, déclenchant un rire nerveux dans la salle.

La discussion s’est poursuivie au Mozambique, où Borges Ibabo, de l’ONG CTV, a décrit une situation tout aussi critique. Depuis 2017, la province de Cabo Delgado est secouée par un conflit violent qui a poussé plus de 600 000 personnes à quitter leurs foyers. À cela s’ajoutent des catastrophes naturelles récurrentes dans le centre du pays. Plus de la moitié de ces déplacés trouvent refuge dans des communautés hôtes, l’autre partie dans des sites dédiés. Le problème majeur réside dans un vide juridique : les lois mozambicaines encadrent le réinstallation liée aux investissements privés, où l’opérateur doit garantir des conditions adéquates, mais aucune réglementation ne s’applique aux déplacements causés par les conflits ou les catastrophes. Ce flou ouvre la porte à de nombreuses injustices : certains déplacés retournant chez eux découvrent leurs terres occupées, sans aucun moyen légal de les récupérer faute de titres.
Le programme Landed Skill tente d’y répondre en informant à la fois les déplacés et les communautés hôtes de leurs droits, afin d’éviter des conflits futurs, notamment autour de la règle des « dix ans » qui permet d’obtenir un droit d’usage par simple occupation de bonne foi. Borges a insisté : « Nous voulons éviter qu’un jour, les déplacés revendiquent légalement des terres que les communautés leur avaient offertes par solidarité. »
Interpellés sur le rôle de la jeunesse, les intervenants ont reconnu que si ce volet reste encore peu exploré, les jeunes représentent un levier essentiel pour la paix, souvent capables de dépasser les clivages identitaires, culturels ou ethniques.

Enfin, Simon Peter, de GLTN/UN-Habitat, a apporté un éclairage depuis l’Ouganda, pays qui accueille l’un des plus grands nombres de réfugiés en Afrique, venus principalement du Soudan du Sud, de l’Est de la RDC et désormais du Soudan. Longtemps salué pour sa politique progressiste offrant des parcelles aux familles réfugiées, l’Ouganda voit aujourd’hui ce modèle sous pression : l’afflux massif réduit considérablement la taille des parcelles attribuées, compromettant l’objectif d’autonomie. De plus, la quasi-totalité des terres utilisées pour accueillir les réfugiés appartient à des communautés coutumières. Celles-ci continuent d’accueillir généreusement, en souvenir de leur propre histoire d’exil, mais s’interrogent de plus en plus sur la soutenabilité de ce modèle.
Ce side event, au-delà des chiffres et des analyses, a révélé l’urgence d’une réflexion continentale renouvelée sur la gestion foncière en contexte de mobilité. Dans un environnement marqué par le dérèglement climatique, les conflits et les pressions économiques, les pays africains sont confrontés à une transition silencieuse mais profonde : celle du passage d’un système fondé sur la complémentarité entre communautés, à un système dominé par la compétition pour des terres devenues rares.
À Addis-Abeba, le message était clair : sans politiques foncières adaptées, inclusives et co-construites avec les communautés, les fractures actuelles risquent de se transformer en conflits durables. Mais avec de nouvelles approches participatives, une reconnaissance accrue des droits locaux et une implication réelle des jeunes, plusieurs intervenants estiment qu’il est encore possible de bâtir des territoires plus résilients et pacifiés.
Par kilalopress