À Ntemba, les tensions minières secouent le cœur agricole du Kongo Central

Nous sommes à Ntemba, un village du territoire de Seke-Banza, dans le Kongo Central. Ici, la terre est censée nourrir. Sur ces 3 620 km² où vivent plus de 274 000 habitants, l’agriculture reste le cœur battant du quotidien. Manioc, arachide, banane, maïs : plus de 80 % de la population dépend de ces cultures pour vivre. Mais ce matin-là, ce n’est pas le bruissement des champs qui domine. C’est le grondement des machines.

BEYA MALEMBA Ivan s’arrête au bord de sa parcelle, les pieds encore couverts de poussière rouge. À 38 ans, cet agriculteur connaît les difficultés du territoire : routes dégradées pour évacuer les récoltes, manque d’équipements, saisons devenues imprévisibles. Mais ce qu’il voit aujourd’hui dépasse ces contraintes habituelles. Devant lui, des engins creusent la terre. Là où il cultivait du manioc il y a encore quelques mois.

« Ici, on vit que de la shikwange produit par notre terre… mais aujourd’hui, on ne sait plus à qui elle appartient vraiment », lâche-t-il.

À Ntemba, plusieurs habitants affirment que l’exploitation minière a repris récemment, malgré ce qu’ils décrivent comme une interdiction antérieure. Sur le site, des travailleurs s’activent autour d’installations visibles à distance. Certains évoquent la présence d’une société d’origine chinoise. Mais sur le plan légal, les contours restent flous.

Ce flou, sur le terrain, ne signifie pas absence de structure. Au contraire.

BEYA MALEMBA Ivan désigne, à quelques mètres des machines, des hommes en tenue. « Quand ils sont revenus, ils étaient accompagnés », dit-il. Comme lui, plusieurs riverains parlent d’un dispositif sécuritaire perceptible, sans pouvoir en préciser le cadre officiel. D’autres évoquent l’implication de relais locaux — des cadres de base — qui faciliteraient l’installation et la continuité des activités.

Ces éléments, difficiles à vérifier de manière indépendante à ce stade, contribuent à un sentiment partagé : celui d’un rapport de force déséquilibré.

« Tu vois les machines, tu vois les hommes… tu comprends que tu ne peux pas t’opposer facilement », explique-t-il.

Dans ce territoire déjà fragilisé — routes de desserte agricole en mauvais état, manque de crédit agricole, outils rudimentaires — la présence d’une activité minière introduit une nouvelle dynamique, faite à la fois de contraintes et d’opportunités.

À proximité du site, des jeunes du village transportent du matériel. Certains ont été recrutés pour des tâches ponctuelles. « Ce n’est pas stable, mais ça aide », confie l’un d’eux. Dans une région où les débouchés sont limités, ces revenus, même modestes, pèsent dans les choix.

Certains leaders locaux encourageraient cette collaboration, selon plusieurs témoignages recueillis sur place. L’argument est simple : mieux vaut tirer un bénéfice immédiat que rester en marge. Une logique qui divise parfois les habitants. Un peu plus loin, Chantal Mvemba a installé un petit étal de fortune. Riz, pain, boissons. Depuis la reprise des activités, ses ventes ont augmenté. « Les travailleurs achètent », dit-elle. Pour elle, la mine représente une clientèle nouvelle. Une opportunité dans un territoire où l’économie agricole peine déjà à s’organiser en chaîne de valeur.

Mais ces bénéfices coexistent avec des inquiétudes plus diffuses. BEYA MALEMBA Ivan montre un ruisseau en contrebas. « L’eau a changé », dit-il. Aucun test ne permet pour l’instant d’établir un lien direct avec les activités minières. Mais dans un contexte où l’accès à l’eau est vital, le doute suffit à inquiéter. Face à cette situation, les autorités provinciales reconnaissent elles-mêmes le manque de clarté.

Le 21 avril 2026, lors d’une plénière à l’Assemblée provinciale du Kongo Central, la question de Ntemba a été soulevée. Les députés ont évoqué la reprise des activités et les préoccupations qu’elle suscite, sans trancher immédiatement sur leur légalité. À l’issue des échanges, une commission spéciale et temporaire a été mise en place. Elle sera présidée par le député provincial Jean Kimboko Ndombasi. Sa mission : se rendre sur place, vérifier la conformité des activités, et évaluer leurs impacts sur l’environnement et les communautés locales.

« Il faut établir les faits », a-t-il indiqué, soulignant la nécessité de distinguer entre perceptions, informations partielles et réalité administrative.

Sur le terrain, cette enquête est attendue, mais elle arrive dans un contexte déjà en mouvement. À Ntemba, les machines continuent de tourner. Les jeunes continuent d’y chercher du travail. Les commerçants s’adaptent. Et les agriculteurs, comme BEYA MALEMBA Ivan, tentent de préserver ce qui reste de leurs terres. En fin de journée, il ramasse une poignée de terre, la regarde, puis la laisse s’effriter entre ses doigts.

« Avant, notre problème, c’était d’emmener nos récoltes jusqu’à la route », dit-il. « Aujourd’hui, on se demande si on pourra encore cultiver ici demain. »

Dans ce territoire où l’agriculture fait vivre la majorité, l’arrivée — ou le retour — de l’exploitation minière ne pose pas seulement une question de légalité. Elle redessine, lentement, l’équilibre fragile entre subsistance, pouvoir et avenir. Et à Ntemba, comme souvent, la réalité du terrain avance plus vite que les réponses officielles.

Nelson NTAMBA

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