À Addis-Abeba, les femmes rurales africaines réaffirment leur pouvoir : le mouvement Kilimanjaro relance l’exigence de justice foncière

Addis-Abeba, 19 novembre 2025 — En marge de la 6ᵉ Conférence sur la politique foncière en Afrique, un side event a rassemblé, ce mardi, les leaders du mouvement Kilimanjaro Initiative, organisations paysannes, partenaires de la société civile et institutions académiques pour revisiter près d’une décennie de lutte menée par les femmes rurales africaines pour leurs droits fonciers. Une rencontre à la fois solennelle et vibrante, où les récits d’engagement ont résonné comme un rappel : quand les femmes s’organisent, elles déplacent des montagnes littéralement.

La session s’est ouverte sur un appel à célébrer la résilience de ces femmes qui, depuis 2012, ont construit un mouvement continental sans précédent. Les organisateurs ont rappelé la naissance de la Kilimanjaro Initiative, née du rêve simple mais révolutionnaire : placer les femmes rurales au cœur des décisions qui façonnent l’accès à la terre, à la dignité et aux moyens de subsistance.

Le public a ensuite été invité à se lever pour applaudir les représentantes de l’Africa Kilimanjaro Women Farmers Forum (AKIWOFF), accueillies comme les véritables gardiennes de cette mobilisation historique. Un moment symbolique, chargé d’émotion.

L’exposé introductif est revenu sur les étapes phares : les mobilisations locales de 2015, la création du premier Conseil panafricain des femmes rurales, et surtout l’ascension symbolique du mont Kilimanjaro en 2016.
Cette marche vers le sommet avait abouti à l’adoption de la Charte des principes et revendications de Kilimanjaro, remise ensuite à la Commission de l’Union africaine puis présentée officiellement aux chefs d’État en 2017. Ce document, désormais référencé dans les archives publiques de l’Union africaine, reste un repère politique majeur dans la lutte pour l’égalité foncière sur le continent. Successivement, les quatre représentantes régionales d’AKIWOFF ont partagé leurs réflexions sur la progression du mouvement.

Madame Eva Mageni Daudi (Tanzanie, EAC) Pionnière ayant gravi le Kilimanjaro en 2016, elle a rappelé combien « l’organisation collective demeure la stratégie la plus solide ». Les femmes rurales, dit-elle, ont su maintenir leur pression grâce à des réseaux autonomes, actifs du village jusqu’aux forums continentaux.

Et pour Augustina Takah (Cameroun, Afrique centrale) Agripreneure et défenseuse des droits fonciers, elle a souligné les gains obtenus — notamment la reconnaissance croissante des droits des femmes dans plusieurs pays — tout en évoquant les obstacles persistants : lenteur bureaucratique, pesanteurs socioculturelles et inégalités structurelles.

Mais aussi madame Tiwonge Gondwe (Malawi, SADC) Pour elle, la présence des femmes rurales dans les espaces régionaux et à l’Union africaine « change le rapport de force ». Les revendications locales deviennent des positions politiques, ancrées dans des cadres juridiques et institutionnels plus solides.

Zainab Arah Isah (Nigeria, CEDEAO) Elle est revenue sur le Call to Action présenté par AKIWOFF lors du dernier Sommet de l’Union africaine. Ce texte appelle à une approche intégrée de la justice foncière incluant reconnaissance des droits, réparations et transformation des relations de pouvoir.
Son message aux décideurs est clair : « L’accès à la terre ne suffit pas. Il faut la dignité, la reconnaissance et la capacité pour les femmes de définir leur propre avenir. »

Prennant la parole, Solange Kwindja, défenseure congolaise de l’accès des femmes et des jeunes à la terre, a salué l’organisation d’une conférence qui place la jeunesse et les femmes au centre du débat.
« Aujourd’hui, si l’Afrique met l’accent sur l’accompagnement de la femme et des jeunes, c’est une bonne chose. Ce sont eux qui nourrissent le monde. Si cette catégorie n’est pas protégée et prise en considération, c’est l’Afrique entière qui s’écroulera », a-t-elle déclaré avec force. Elle a souligné l’urgence pour les décideurs africains de mobiliser davantage de financements afin de soutenir l’agriculture portée par les femmes et d’assurer leur accès sécurisé à la terre, loin de toute marginalisation.

Depuis 2018, Solange mène un plaidoyer actif dans plusieurs territoires du Sud-Kivu, notamment Walungu, dans les chefferies de Ngweshe et Ntabuka à Idjwi, où les femmes continuent de faire face à de profondes difficultés d’accès à la terre. Son témoignage a ouvert un espace de réflexion essentiel sur la situation des femmes d’Afrique centrale, souvent invisibilisées dans les débats fonciers régionaux.

L’universitaire tanzanien Pr Emmanuel Sulle, figure reconnue dans les études agraires, a partagé les premiers résultats de l’évaluation du mouvement.
Selon lui, l’impact est mesurable : plus de femmes sont organisées, plus présentes dans les espaces décisionnels, plus visibles dans les débats fonciers. Toutefois, il note que les avancées varient selon les pays et que la pérennisation du mouvement nécessite plus d’investissements et un engagement politique renouvelé.

Un espace pour les voix du terrain

La discussion ouverte a permis aux femmes rurales présentes dans la salle — jeunes, leaders communautaires, représentantes nationales — de partager leurs expériences. Beaucoup ont insisté sur la nécessité de poursuivre l’harmonisation des lois, de renforcer les capacités locales et d’investir dans des modèles économiques résilients portés par les femmes.

Dans l’ensemble, les interventions ont convergé vers une même conclusion : la justice foncière est indissociable de la justice sociale, et le futur du développement rural africain ne peut être pensé sans les femmes. Les organisateurs ont salué la détermination des femmes présentes, rappelant que la Kilimanjaro Initiative n’est pas un chapitre clôturé mais un chantier vivant.
« Les femmes n’ont pas seulement gravi une montagne, elles ont déplacé un système », a résumé la modératrice avant d’inviter les participantes à poursuivre les échanges autour d’un dîner au Skylight Hotel d’Addis-Abeba.

Par kilalopress

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