À Tilwizembe, dans la province congolaise du Lualaba, les collines éventrées laissent apparaître des silhouettes courbées sous le soleil de plomb. Des hommes, des femmes, parfois des enfants, grattent la terre à mains nues pour extraire des cailloux bleuâtres : du cobalt. Ce minerai, devenu indispensable à l’industrie des batteries et des véhicules électriques, alimente les ambitions climatiques des grandes puissances. Mais sur place, ce rêve d’un monde « propre » se construit sur des vies brisées et des paysages dévastés.
Le contraste est brutal. Tandis que Washington et Pékin se disputent les droits d’exploitation dans les salons feutrés de Kinshasa, les communautés rurales, elles, voient leurs terres confisquées, leurs forêts rasées, leurs rivières polluées. Le mot « développement » revient souvent dans les discours officiels. Sur le terrain, ce développement se traduit par la misère, le silence imposé et la disparition des moyens de subsistance.
Plus de la moitié des projets miniers du pays sont situés sur des terres appartenant à des communautés locales ou autochtones. Mais aucun processus de consultation digne de ce nom n’est respecté. Des familles entières sont expulsées sans compensation, parfois à la faveur de concessions accordées à huis clos à des entreprises étrangères. Dans les zones minières, les témoignages font état d’intoxications, de maladies respiratoires, de sols rendus stériles par les déchets toxiques. La transition énergétique mondiale s’écrit ici dans la boue et le sang.

Depuis vingt ans, la Chine a investi des milliards de dollars pour s’assurer une position dominante dans le secteur minier congolais. Elle contrôle aujourd’hui l’essentiel du cobalt extrait du sol congolais. Face à cette avance, les États-Unis tentent de regagner du terrain. La récente signature d’un accord stratégique entre Kinshasa et l’administration Trump en est la preuve. Officiellement, il s’agit de renforcer la sécurité dans l’Est du pays. En réalité, cet accord lie l’accès aux minerais à une aide militaire destinée à stabiliser une région rongée par les affrontements avec les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda.
« Ce n’est pas un geste de solidarité, c’est une opération de calcul froid », explique Daniel van Dalen, spécialiste du bassin des Grands Lacs. « Il ne s’agit pas de paix, mais de ressources. » Les critiques redoutent que la militarisation des sites miniers ne serve qu’à garantir l’extraction dans un climat d’impunité. Une stratégie qui rappelle de douloureux souvenirs. La RDC a déjà payé le prix fort de ses richesses, et chaque fois, les populations locales ont été les grandes perdantes.
L’exemple de Tilwizembe n’est pas isolé. À Kolwezi, des riverains décrivent des nappes phréatiques contaminées, des cultures qui ne poussent plus, des enfants malades. Les entreprises étrangères opèrent souvent avec la bénédiction de l’État, mais sans transparence, ni contrôle citoyen. On parle de “retombées économiques”, mais ces retombées ne sont visibles que dans les bilans des compagnies minières et les circuits opaques de la haute sphère politique. « Il faudra des années avant que les Congolais ordinaires ressentent les effets de ces investissements », affirme François Conradie, économiste chez Oxford Economics Africa. En clair, les bénéfices restent en haut, et les dégâts, eux, sont laissés à ceux d’en bas.

Face à cette nouvelle ruée vers les minerais, certains pays africains tentent de reprendre la main. Le Zimbabwe et la Zambie ont interdit l’exportation de lithium brut pour forcer les multinationales à transformer les ressources sur place. Une démarche encore timide, mais qui montre qu’il est possible de rompre avec le modèle colonial de l’extraction brute sans valeur ajoutée locale. En RDC, malgré les discours, cette volonté reste largement théorique. Faute d’infrastructures, de financement, de volonté politique réelle, les mêmes erreurs continuent de se reproduire.
Il faut cesser de présenter cette exploitation comme une opportunité. Ce n’est une opportunité que pour ceux qui contrôlent les contrats, les camions et les comptes offshore. Pour les communautés, c’est une expropriation, une dépossession, une agression.
La transition énergétique mondiale ne peut pas, ne doit pas, reposer sur la destruction de territoires et la négation des droits humains. L’urgence climatique ne justifie pas tout. Elle ne peut être le prétexte d’une nouvelle domination, plus propre en apparence, mais tout aussi brutale dans ses conséquences.

La RDC ne peut pas se contenter d’être un fournisseur de matières premières pour un monde qui s’électrifie. Elle doit exiger que les bénéfices de ses ressources profitent à ses citoyens — pas uniquement à ses élites ou à ses partenaires étrangers. Cela commence par le respect des communautés, la reconnaissance des droits fonciers, la transparence des revenus, et une gouvernance qui place l’humain au centre. Le cobalt n’est pas un miracle. Il est devenu, à bien des égards, une malédiction. Et tant que cette malédiction sera gérée sans justice, sans équité, sans voix pour les premiers concernés, elle continuera de ronger les racines mêmes de ce pays.
Par kilalopress