À Waloa Loanda, au cœur du territoire de Walikale, la forêt n’est pas seulement un décor luxuriant que l’État regarde de loin en y projetant des promesses de conservation ou d’exploitation future. Elle est un espace vécu, travaillé, nourricier, et désormais traversé par une route que personne n’a financée, planifiée ni inaugurée. Depuis un mois, des paysans, des femmes, des jeunes, des chefs coutumiers y taillent à la machette et à la houe ce que l’administration congolaise appelle pourtant, dans ses documents stratégiques, une « infrastructure de base ».
La route Mandje–Lukaraba–Biriko, longue d’environ 60 kilomètres, avance sans engins, sans nivellement mécanique, sans études d’impact environnemental financées par des bailleurs. Dix kilomètres ont déjà été ouverts par la seule force communautaire. C’est peu sur une carte nationale, mais immense dans une région où l’enclavement est un déterminant structurel de la pauvreté rurale et de la dégradation forestière. Car l’isolement n’est pas neutre : il contraint les paysans à produire peu, à vendre mal, à perdre leurs récoltes, et pousse à l’extension agricole anarchique au détriment de la forêt, faute de débouchés organisés.
Sous l’autorité du Mwami Asili Mafuluko Mwiyanya, chaque village mobilise ses bras pour débroussailler, ouvrir la chaussée, tracer des caniveaux rudimentaires. Rien de spectaculaire, mais une intelligence territoriale évidente : créer un corridor de circulation pour réduire les pertes post-récoltes, raccourcir les distances vers les marchés, rétablir une continuité économique là où l’État a laissé un vide logistique béant. Dans un pays où les politiques agricoles sont souvent pensées depuis les capitales provinciales, cette route est une réponse empirique à une équation pourtant bien documentée par la recherche : sans accès, il n’y a ni sécurité alimentaire durable, ni gestion forestière viable.
Le paradoxe est brutal. Alors que la RDC négocie des financements climatiques au nom de ses forêts, ce sont des communautés abandonnées qui investissent leur énergie dans une infrastructure minimale, précisément pour survivre sans détruire davantage leur environnement. La route de Waloa Loanda n’est pas un appel à la bétonisation aveugle. Elle est une démonstration que l’absence de routes rurales n’est pas une politique de conservation, mais une stratégie involontaire de précarisation qui finit par accentuer la pression sur les écosystèmes.
Mwami Asili Mafuluko Mwiyanya le reconnaît sans détour : l’effort communautaire a atteint ses limites physiques et techniques. Ouvrir 60 kilomètres à la main, sans appui matériel, relève moins du développement participatif que de l’endurance collective. Le plaidoyer adressé aux autorités et aux partenaires n’est pas une mendicité, mais une exigence de cohérence publique. Si l’État prétend lutter contre l’insécurité alimentaire, stabiliser les zones rurales et protéger les forêts, il ne peut continuer à déléguer silencieusement ses responsabilités d’infrastructures aux communautés les plus pauvres.
À Mandje, Lukaraba et Biriko, l’espoir est concret : vendre à temps, soigner sans parcourir des jours de marche, envoyer les enfants à l’école sans rupture. Cette route est déjà une victoire sociale et écologique, parce qu’elle prouve que la résilience locale peut précéder l’action publique. Mais elle est aussi un test politique. Si elle reste inachevée, elle deviendra le symbole d’un État qui observe la résilience sans jamais la soutenir. Si elle est accompagnée intelligemment, elle pourrait devenir un modèle de desserte agricole sobre, adaptée aux réalités forestières, et fondée sur ceux qui connaissent le territoire mieux que n’importe quel cabinet d’experts. À Waloa Loanda, la forêt n’attend plus les discours. Elle s’organise avec ses habitants. Reste à savoir si la puissance publique saura, enfin, rattraper le retard qu’elle a elle-même creusé.
Par kilalopress