À Uvira, au bord du lac Tanganyika, une alerte inhabituelle remonte des cercles de la société civile environnementale. Elle ne prend pas la forme d’un rapport technique ni d’un communiqué institutionnel, mais d’une correspondance directe, adressée au gouverneur du Sud-Kivu. Son ton tranche, ses mots sont sans détour. Et surtout, ils exposent une fracture de plus en plus visible entre la protection de la biodiversité et les réalités locales d’un territoire sous pression.
Dans cette lettre, Josue Aruna, à la fois membre du groupe de travail sur les hippopotames de l’Union internationale pour la conservation de la nature, président de la société civile environnementale en RDC et ambassadeur écologique du bassin du Congo, affirme que le Comité mondial des hippopotames observe « avec une inquiétude » ce qu’il qualifie d’« abattoir organisé » d’hippopotames à Uvira, mis en place, selon lui, par des éléments wazalendo. Une accusation lourde, qui suggère non pas des actes isolés, mais une dynamique structurée de mise à mort d’une espèce protégée.
D’après cette correspondance, la situation aurait atteint un seuil critique au point d’alerter « au plus haut niveau » les instances de suivi des hippopotames. En filigrane, une transformation préoccupante se dessine : la viande de cette espèce emblématique tendrait à intégrer les circuits de consommation locale, dans un contexte où l’accès à la viande commerciale reste limité. « Nous pensons que les hippopotames ne doivent pas remplacer la viande commerciale à Uvira », insiste le document, en rappelant que de telles pratiques contreviennent aux lois nationales ainsi qu’aux accords internationaux en vigueur.
Mais au-delà de la question alimentaire, c’est toute la stabilité écologique du territoire qui est en jeu. Les hippopotames ne sont pas seulement des animaux visibles des rives du Tanganyika ; ils participent activement à l’équilibre des écosystèmes aquatiques. Leur disparition progressive pourrait, à en croire certaines analyses d’experts, désorganiser les cycles biologiques locaux, affecter la qualité des eaux et fragiliser des chaînes alimentaires déjà vulnérables.
Le ton de la correspondance se durcit encore lorsque la Coalition de l’Écocide international entre en scène. Elle se dit « inquiète » et évoque une « dernière mise en garde », franchissant un cap dans la gravité des propos. Plus loin, elle affirme qu’elle pourrait « tenir responsable » le gouvernement provincial pour ce qu’elle qualifie de « crimes contre l’humanité ». Une formulation extrême, qui traduit le niveau de tension atteint autour de ce dossier et la volonté manifeste de provoquer une réaction des autorités.
Car c’est bien l’inaction supposée qui est ici pointée du doigt. « Un acte d’État à votre niveau serait bien apprécié au lieu du silence absolu », écrit Josue Aruna au gouverneur. Une phrase qui, au-delà de son apparente simplicité, met en cause la capacité des institutions à répondre à une crise mêlant enjeux sécuritaires, alimentaires et environnementaux.
Selon des sources locales, la zone d’Uvira reste marquée par une présence diffuse de groupes armés et de forces d’autodéfense, dans un contexte où l’autorité de l’État demeure fragile. Dans ce type de configuration, la pression sur les ressources naturelles tend à s’intensifier, transformant parfois la faune sauvage en ressource de substitution. Sans pour autant justifier les pratiques dénoncées, cette réalité complexifie la lecture d’un phénomène que certains pourraient être tentés de réduire à une simple infraction environnementale.
Reste que la correspondance de la société civile pose une question de fond : jusqu’où peut aller l’exploitation de la biodiversité en période de crise sans basculer dans une logique de destruction irréversible ? Et surtout, qui en assume la responsabilité lorsque les lignes de contrôle deviennent floues ? À ce stade, aucune réponse officielle du gouvernorat du Sud-Kivu n’a été rendue publique, d’après nos recoupements. Mais sur les rives du Tanganyika, une chose semble déjà acquise pour les acteurs de la conservation : le sort des hippopotames d’Uvira est en train de devenir un révélateur, bien au-delà de l’espèce elle-même, des tensions profondes qui traversent la gestion des ressources naturelles dans l’est de la RDC.
Par kilalopress