Sankuru : 400 000 doses contre le paludisme laissées à périmer dans un système de santé sous tension

Comment expliquer qu’un stock aussi stratégique que près de 400 000 doses d’antipaludéens puisse être réceptionné, immobilisé pendant près d’un an, puis finalement déclaré périmé dans une province où le paludisme continue d’alourdir la mortalité quotidienne, notamment chez les femmes et les enfants ? La question, souvent posée sous l’angle de l’indignation immédiate, mérite pourtant d’être abordée avec prudence, car elle engage une chaîne complexe de décisions administratives, logistiques et politiques qu’il serait risqué de réduire à une seule cause.

Dans le Sankuru, ces doses d’antipaludéens, entreposées au Centre de distribution régional des médicaments (CDR) de Lodja, ont expiré sans jamais avoir été mises à disposition des structures de santé. Les produits avaient été réceptionnés en novembre 2024, mais leur distribution n’a jamais eu lieu avant leur péremption. Ce constat, qui suscite aujourd’hui de vives réactions, ouvre surtout un débat plus large sur les défaillances de la chaîne d’approvisionnement pharmaceutique dans les zones enclavées.

Selon des sources sanitaires locales et des recoupements effectués auprès de plusieurs acteurs du secteur, une mission d’enquête venue de Kinshasa est attendue dans les prochains jours pour établir les responsabilités. Mais une lecture strictement locale du problème pourrait être trompeuse si elle ne prend pas en compte l’ensemble des niveaux de décision ayant conduit à cette situation.

Le médecin chef de division provinciale de la santé explique que les lots avaient été placés en quarantaine dès leur arrivée en novembre 2024, en attente d’une autorisation d’utilisation. Sur le plan technique, cette procédure n’est pas inhabituelle : elle vise généralement à garantir la conformité des produits. Mais dans un contexte où le paludisme reste endémique et où les structures sanitaires fonctionnent sous forte pression, la durée de cette mise en attente interroge. Une quarantaine de plusieurs mois peut-elle être compatible avec l’urgence sanitaire réelle d’une province où chaque retard dans l’accès aux traitements a des conséquences directes sur la mortalité ?

À cette première phase de blocage administratif s’est ajoutée une contrainte d’ordre international. D’après plusieurs sources recoupées, l’organisation CHEMONICS, en charge de la logistique de l’expédition, aurait demandé au CDR de ne procéder à aucune distribution, en lien avec l’application d’un décret attribué au président américain Donald Trump suspendant l’aide étrangère et humanitaire. Toutefois, cette explication, souvent avancée localement, doit être examinée avec un minimum de distance critique : les modalités d’application de ces décisions, leur portée exacte et leur traduction opérationnelle sur le terrain méritent d’être documentées avec précision, afin d’éviter de transformer une contrainte administrative globale en explication unique d’un blocage local.

Toujours est-il que cette situation aurait perduré jusqu’en octobre 2025, soit environ onze mois après l’entreposage initial, moment où la levée de la mesure est intervenue alors que les médicaments approchaient déjà de leur date de péremption. Ce décalage temporel soulève une interrogation centrale : comment un système censé anticiper les besoins sanitaires urgents peut-il laisser se détériorer des stocks essentiels sans mécanisme d’ajustement, de redéploiement ou de dérogation exceptionnelle ?

Il serait toutefois simpliste d’imputer cet enchaînement à un seul facteur. Les systèmes de santé dans des provinces comme le Sankuru sont souvent pris dans une superposition de contraintes : lourdeur administrative, dépendance aux bailleurs internationaux, insuffisance des capacités logistiques locales et rigidité des procédures de validation. C’est précisément cette accumulation qui crée des situations où des médicaments disponibles physiquement ne sont pas accessibles médicalement.

L’administrateur du territoire intérimaire a appelé à l’ouverture d’une enquête afin d’établir les responsabilités dans ce qu’il qualifie de « grave dysfonctionnement ». Une démarche qui traduit la nécessité de comprendre les mécanismes de blocage, mais qui devra également éviter une lecture uniquement punitive centrée sur les acteurs de proximité, sans analyse des niveaux supérieurs de décision.

Dans le même temps, la réaction de la société civile illustre l’ampleur du choc local. Anyeme Djonga, président de la Société civile révolutionnaire du Sankuru, parle d’une « négligence inacceptable », dans une province où le paludisme demeure l’une des principales causes de mortalité. Cette dénonciation met en lumière une réalité indiscutable : sur le terrain, la rupture entre disponibilité théorique des médicaments et accès effectif aux soins reste une question vitale.

Au-delà du cas des 400 000 doses périmées, cet épisode révèle une fragilité structurelle plus profonde. Celle d’un système où la chaîne de décision sanitaire est fragmentée entre plusieurs niveaux, parfois peu synchronisés avec les réalités épidémiologiques locales. Tant que ces décalages ne seront pas analysés dans leur globalité — sans simplification excessive ni recherche de coupable unique —, le risque demeure de voir se reproduire des situations similaires, avec des conséquences directes sur des populations déjà fortement exposées.

Par kilalopress

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