RDC : Programme Ubangi – les 49,6 millions USD annoncés par Grégoire Mutshail interrogent la gouvernance de l’eau

Lors de la 80ᵉ session du Conseil des ministres, le ministre d’État au Développement rural, Grégoire Mutshail Mutomb, a annoncé le lancement d’un programme régional d’appui aux infrastructures et à la valorisation des ressources en eau transfrontalières entre la RDC et la RCA. Financé par la Banque africaine de développement, ce projet de 49,6 millions de dollars sur cinq ans vise près de 500 000 ménages dans le bassin de l’Ubangi.

Présentée comme une initiative structurante en faveur du développement durable et de la coopération régionale, l’annonce se veut porteuse d’espoir pour les provinces du Nord-Ubangi, du Sud-Ubangi et de la Mongala. Mais lorsqu’il est question d’eau en République démocratique du Congo, l’enthousiasme institutionnel ne peut se substituer à l’exigence de clarté. L’expression « valorisation des ressources en eau transfrontalières » demeure large, presque abstraite. De quoi parle-t-on concrètement ? D’ouvrages de captage ? De régulation du débit ? D’infrastructures hydrauliques susceptibles de modifier les équilibres naturels du bassin ? D’aménagements agricoles ou de facilitation des échanges fluviaux ? À ce stade, les détails techniques rendus publics restent limités, alors même que toute intervention dans un bassin partagé engage des conséquences durables sur les écosystèmes, les flux hydrologiques et la vie des communautés riveraines.

Un programme de cette envergure appelle des garanties précises. Une étude d’impact environnemental indépendante a-t-elle été réalisée et rendue publique ? Les populations locales ont-elles été consultées en amont ? Quels mécanismes de suivi écologique accompagneront la mise en œuvre ? Comment ce projet s’articule-t-il avec les politiques nationales de gestion intégrée des ressources en eau ? Poser ces questions ne revient pas à s’opposer au principe de la coopération régionale. Il s’agit d’exiger que celle-ci repose sur des bases transparentes, scientifiquement fondées et démocratiquement débattues.

La question est d’autant plus sensible que la RDC détient l’un des plus vastes potentiels hydriques du continent africain, alors que l’accès à l’eau potable demeure insuffisant dans de nombreuses zones rurales. Dans ce contexte, les citoyens sont en droit de comprendre comment les priorités sont hiérarchisées et comment les financements mobilisés renforcent concrètement la souveraineté hydrique nationale. La coopération transfrontalière peut constituer une opportunité stratégique ; elle ne doit pas donner le sentiment d’un déplacement des priorités au détriment des besoins domestiques encore criants.

Le débat s’inscrit par ailleurs dans un contexte continental où certains projets de transfert d’eau inter-bassins, à l’image de Transaqua, ont suscité de vives inquiétudes quant aux risques écologiques et aux impacts potentiels sur le débit du fleuve Congo et sur l’équilibre du bassin. Le programme annoncé entre la RDC et la RCA ne relève pas de cette logique de détournement massif ; néanmoins, la sensibilité du sujet impose une vigilance accrue. Le bassin du Congo joue un rôle déterminant dans la régulation climatique mondiale et abrite une biodiversité exceptionnelle. Toute politique hydraulique engage bien plus qu’un simple calcul économique : elle touche à un patrimoine écologique d’importance planétaire.

La coopération régionale peut être un facteur de stabilité et de prospérité partagée. Mais elle ne saurait se déployer pleinement sans information accessible au public, sans participation effective des communautés concernées et sans débat scientifique ouvert. L’eau n’est pas uniquement une ressource à valoriser ; elle est un bien stratégique, social et écologique dont la gestion engage les générations futures.

Ouvrir un débat national sur la gouvernance des ressources hydriques transfrontalières ne fragilise pas l’action publique. Au contraire, cela la consolide en l’ancrant dans la transparence, la responsabilité et la confiance citoyenne. Dans un pays où l’eau constitue à la fois une richesse, un enjeu de souveraineté et un pilier écologique mondial, la prudence et la clarté ne sont pas des options : elles sont une exigence démocratique.

Par kilalopress

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