RDC – États-Unis : au Mining Indaba2026, l’Afrique accuse Kinshasa de brader ses minerais et fracture l’unité continentale

Au cœur du Cap, lors de l’édition 2026 du African Mining Indaba, une fracture africaine s’est exposée sans fard. Sous les lustres policés des conférences minières, la République démocratique du Congo s’est retrouvée placée face à une question plus vaste que son propre sous-sol : à qui profitent réellement les ressources naturelles du continent ?

Selon deux analystes africains présents à une réunion ministérielle à huis clos dimanche, l’échange entre le ministre sud-africain des Ressources minérales et pétrolières, Gwede Mantashe, et son homologue congolais, Louis Watum Kabamba, aurait été particulièrement tendu. En cause : l’accord sur les minéraux critiques signé l’an dernier entre la RDC et les États-Unis. D’après ces observateurs, Mantashe aurait accusé Kinshasa de « se vendre, ou des termes similaires » à Washington. Une formule que le ministre sud-africain contestera par la suite, niant avoir traité la RDC de traître et réfutant l’existence d’une querelle formelle. « Nous avons simplement dit qu’ils devaient privilégier l’intérêt du continent plutôt que celui de la RDC », a-t-il déclaré, insistant sur la nécessité d’une approche africaine concertée.

Mais derrière la bataille sémantique, l’enjeu est brutalement concret : le contrôle des minéraux critiques à l’heure où la transition énergétique mondiale intensifie la ruée sur le cuivre, le cobalt et d’autres ressources stratégiques. Dans les couloirs de l’indaba, le thème officiel – « Plus forts ensemble : le progrès grâce aux partenariats » – résonnait comme une injonction paradoxale. Plus forts ensemble, certes, mais dans quelle architecture de pouvoir ?

Louis Watum Kabamba, visiblement offensé selon certaines sources présentes, a maintenu sa ligne. Devant une table ronde publique réunissant les deux ministres, il a réaffirmé que l’accord avec Washington n’était « pas à sens unique » et que la RDC n’avait pas bradé ses ressources minières. Le pays, a-t-il insisté, défend ses intérêts nationaux en diversifiant ses partenaires, rappelant au passage que la Chine domine largement l’achat de la production africaine de cuivre. Quelques jours plus tôt, il revenait de Washington, où le secrétaire d’État américain Marco Rubio avait convoqué une réunion de 54 pays pour discuter des modalités de coopération dans le développement des minéraux critiques.

Officiellement, l’accord entre les États-Unis et la RDC ouvre à Washington un accès aux minéraux critiques congolais en échange implicite d’un accord de paix négocié par Donald Trump entre Kinshasa et son ennemi rwandais. Mais sur le terrain, la réalité est autrement plus fragile. À l’est du pays, les rebelles du M23, soutenus par le Rwanda, continuent de combattre les troupes gouvernementales et de terroriser les civils. L’accord de paix censé stabiliser la région vacille, tandis que l’exploitation minière demeure enchâssée dans un climat d’insécurité chronique.

Les critiques de l’accord soulignent qu’il ne renforce pas les capacités de transformation locales et qu’il contraindrait la RDC à geler ses régimes fiscaux et réglementaires pendant dix ans. Autrement dit, au moment même où le discours officiel évoque la souveraineté et la diversification, l’architecture contractuelle pourrait verrouiller la marge de manœuvre budgétaire et réglementaire d’un État qui peine déjà à capter la pleine valeur de ses ressources.

Gwede Mantashe, lui, a replacé le débat sur un terrain continental. « Il ne s’agit pas des intérêts nationaux de la RDC, mais des intérêts continentaux », a-t-il martelé. Il a également suggéré que la RDC aurait été exclue des droits de douane élevés imposés par l’administration Trump en raison de cet accord, dénonçant une stratégie américaine de « diviser pour mieux régner » en Afrique. L’année dernière, les États-Unis ont appliqué un droit de douane de base de 10 % sur les importations en provenance de la RDC, contre un taux punitif de 30 % pour l’Afrique du Sud. Pour Pretoria, l’écart ne relève pas du hasard.

Un analyste ayant requis l’anonymat estime que l’altercation s’inscrivait dans le contexte plus large de relations tendues entre l’Afrique du Sud et les États-Unis. Il reconnaît toutefois qu’il est inévitable que chaque pays poursuive ses propres intérêts nationaux. La tension observée au Cap ne serait ainsi que l’expression visible d’une compétition silencieuse entre capitales africaines cherchant à sécuriser des partenariats stratégiques dans un environnement géopolitique sous pression.

Au-delà des postures diplomatiques, la question centrale demeure : l’Afrique, riche en minerais indispensables à la transition énergétique mondiale, peut-elle transformer cette richesse en levier de développement durable et de souveraineté économique ? Ou continuera-t-elle à négocier sous contrainte, dans une « course au moins-disant » face à des puissances industrielles avides de sécuriser leurs chaînes d’approvisionnement ? Pour la RDC, qui concentre une part décisive des réserves mondiales de cobalt et demeure un acteur majeur du cuivre africain, l’équation est lourde de conséquences. Les ressources naturelles du pays auraient dû, depuis des décennies, financer l’éducation, l’énergie, les infrastructures et la stabilité. Elles alimentent encore trop souvent des conflits armés, des arrangements géopolitiques fragiles et des dépendances structurelles.

En défendant l’accord, Louis Watum Kabamba affirme protéger les intérêts nationaux. En le critiquant, Gwede Mantashe invoque l’intérêt continental. Entre les deux discours, une réalité s’impose : tant que les minerais africains continueront de quitter le continent à l’état brut, sans transformation locale significative ni harmonisation stratégique entre États, l’Afrique restera l’épicentre des convoitises plus que celui de la valeur ajoutée. L’altercation du Cap n’est donc pas une simple querelle ministérielle. Elle expose une tension fondamentale : celle d’un continent riche, mais encore fragmenté, face à un marché mondial qui ne lui laisse que rarement le temps – ou l’espace – de définir collectivement son propre destin minier.

Par kilalopress

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