Quand l’océan sort des angles morts du climat, la facture mondiale change d’échelle

Pendant des décennies, l’économie du climat s’est construite autour d’un paradoxe rarement questionné : alors que les océans couvrent environ 70 % de la surface de la planète, leur dégradation est longtemps restée marginale dans l’évaluation économique des dommages climatiques. Une étude scientifique publiée jeudi par des chercheurs de la Scripps Institution of Oceanography, à l’Université de Californie à San Diego, vient bouleverser cet angle mort. Selon ces travaux, le coût global des émissions de gaz à effet de serre serait presque deux fois supérieur aux estimations précédentes.

Cette révision repose sur une avancée méthodologique inédite : l’intégration explicite des dommages causés aux océans dans le calcul du « coût social du carbone », un indicateur clé utilisé pour estimer les pertes économiques associées à chaque tonne de dioxyde de carbone rejetée dans l’atmosphère. Jusqu’ici, ces calculs se concentraient principalement sur les impacts terrestres — agriculture, santé humaine, infrastructures — en laissant largement de côté les systèmes marins.

D’après les chercheurs, les pertes liées à la dégradation des récifs coralliens, aux perturbations des pêcheries et à la destruction des infrastructures côtières atteindraient près de 2 000 milliards de dollars par an à l’échelle mondiale. Une estimation qui modifie sensiblement la manière dont sont appréhendés les coûts réels du dérèglement climatique et, par extension, les priorités des politiques publiques et des mécanismes de financement climatique.

« Pendant des décennies, nous avons estimé le coût économique du changement climatique tout en attribuant, de fait, une valeur nulle à l’océan », a déclaré Bernardo Bastien-Olvera, principal auteur de l’étude, qui a mené ces travaux durant son postdoctorat à Scripps. Selon lui, la perte des écosystèmes marins ne constitue pas uniquement un enjeu environnemental, mais un élément central de l’économie climatique mondiale.

Le coût social du carbone est un outil comptable destiné à traduire, en valeur monétaire, les dommages futurs causés par les émissions actuelles. Il est couramment mobilisé par des organisations internationales et par des administrations publiques, notamment l’Agence américaine de protection de l’environnement (EPA), pour évaluer l’impact de projets ou de réglementations. Amy Campbell, conseillère climat auprès des Nations unies et ancienne négociatrice du gouvernement britannique lors des conférences climat, estime qu’il s’agit de « l’un des outils les plus efficaces pour intégrer les dommages climatiques dans la prise de décision économique ».

Son utilisation demeure toutefois politiquement sensible. Selon Amy Campbell, les controverses apparaissent lorsque se posent les questions de savoir quelles pertes sont reconnues, quels territoires sont pris en compte et comment sont valorisés les dommages futurs ou déjà observés. En 2025, un mémorandum de la Maison Blanche, sous l’administration Trump, a d’ailleurs demandé aux agences fédérales américaines d’ignorer ces données dans leurs analyses coûts-bénéfices, sauf obligation légale.

Sur le plan chiffré, l’écart est significatif. En excluant les océans, le coût social du carbone est estimé à 51 dollars par tonne de CO₂ émise. Lorsque les dommages marins sont intégrés, ce montant atteint 97,20 dollars par tonne, soit une hausse de 91 %. En 2024, les émissions mondiales de dioxyde de carbone ont été évaluées à 41,6 milliards de tonnes, ce qui confère à cette révision un poids économique considérable. Les projections retenues par les chercheurs indiquent que les dommages annuels affectant les seuls marchés traditionnels pourraient atteindre 1 660 milliards de dollars d’ici à 2100. Ces pertes concernent notamment la baisse des rendements halieutiques, la fragilisation des infrastructures portuaires et les perturbations du commerce maritime.

Si l’étude s’inscrit dans une perspective globale, ses implications dépassent largement les façades océaniques les plus médiatisées. Dans des pays comme la République démocratique du Congo, où le fleuve Congo structure les échanges économiques, les mobilités humaines et la sécurité alimentaire de millions de personnes, la question de la valeur accordée aux écosystèmes aquatiques reste centrale. Les ports fluviaux, les zones de pêche artisanale et les communautés riveraines dépendent directement de la stabilité de ces systèmes, souvent sans que leurs vulnérabilités ne soient pleinement intégrées dans les grandes évaluations économiques internationales.

Sur la côte atlantique congolaise, notamment dans la région de Muanda, la dégradation des milieux marins et côtiers est régulièrement évoquée par des acteurs locaux comme un facteur de fragilisation des activités de pêche et des infrastructures. À l’image d’autres régions du monde, ces espaces se situent à l’interface entre dynamiques climatiques globales et réalités socio-économiques locales, rarement quantifiées dans les outils financiers dominants.

L’étude, entamée en 2021, a mobilisé une équipe pluridisciplinaire réunissant des spécialistes des pêches, des récifs coralliens, des mangroves, de la biologie marine et de l’économie du climat. Les chercheurs ont analysé les impacts dans quatre secteurs clés : les coraux, les mangroves, les pêcheries et les ports. Leur approche couvre aussi bien des pertes de marché clairement identifiables que des effets plus diffus, tels que la diminution des activités récréatives liées à l’océan.

Les auteurs ont également tenté de chiffrer ce que les économistes qualifient de « valeurs de non-usage », c’est-à-dire la valeur attribuée à des écosystèmes indépendamment de toute exploitation directe. « Certaines choses ont de la valeur parce qu’elles rendent le monde plus vivable, plus signifiant ou digne d’être protégé, même si nous n’y avons jamais accès », explique Bernardo Bastien-Olvera, évoquant notamment la dimension culturelle et symbolique de la biodiversité marine. À en croire certaines analyses, cette prise en compte élargie pourrait contribuer à rééquilibrer un débat climatique longtemps dominé par les secteurs terrestres et industriels, au détriment des systèmes océaniques et fluviaux. Pour des pays dont l’économie et la cohésion sociale sont étroitement liées à l’eau — qu’elle soit maritime ou continentale — cette évolution méthodologique pose la question de la reconnaissance, longtemps différée, de pertes environnementales jusqu’ici reléguées aux marges des calculs climatiques mondiaux.

Par kilalopress

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *