Une tension lourde, presque électrique, traverse aujourd’hui les forêts inondées du Maï-Ndombe. Sous les canopées épaisses et au cœur des tourbières – ces gigantesques puits de carbone parmi les plus stratégiques de la planète – un affrontement silencieux s’installe : celui qui oppose les communautés forestières aux architectes d’un marché carbone devenu, pour beaucoup, un instrument de captation plutôt que de compensation.
Depuis 2018, cette province est érigée en vitrine du mécanisme REDD+, adossé au Fonds de Partenariat pour le Carbone Forestier de la Banque mondiale. Sur le papier, l’ambition est claire : transformer la protection des forêts en valeur économique à travers la vente de crédits carbone. Dans les faits, le dispositif révèle une architecture autrement plus brutale : 11 millions de tonnes de CO₂ « évitées » promises au marché, dont déjà 5,56 millions générées entre 2019 et 2020. Résultat : près de 70 % captés par la Banque mondiale pour 19,47 millions de dollars, à un prix moyen de cinq dollars la tonne.
Cinq dollars. Pour du carbone stocké dans des écosystèmes vieux de plusieurs millénaires. Pour des services écologiques dont la littérature scientifique démontre qu’ils dépassent largement la simple séquestration : régulation hydrologique, stabilisation des cycles climatiques régionaux, maintien de la biodiversité. À titre de comparaison, sur certains segments volontaires du marché international, les crédits à haute intégrité écologique se négocient à des niveaux bien supérieurs, parfois multipliés par dix. Le différentiel interroge : qui fixe réellement la valeur du carbone congolais, et au bénéfice de qui ?
Car derrière les chiffres, une fracture s’élargit. Les communautés locales – celles-là mêmes qui, par leurs pratiques agricoles extensives, leurs savoirs traditionnels et leur présence continue, garantissent l’intégrité des forêts – restent largement absentes des circuits décisionnels. Pire, elles apparaissent comme les grandes oubliées de la redistribution. Le modèle MRV (Mesure, Rapportage, Vérification), censé garantir la rigueur scientifique des réductions d’émissions, devient paradoxalement un outil technocratique qui éloigne encore davantage les populations des centres de pouvoir.
Dans les cercles politiques provinciaux, le ton est monté d’un cran. Le caucus des élus du Maï-Ndombe dénonce des accords déséquilibrés, hérités de négociations antérieures, où l’État congolais serait relégué au rôle de simple fournisseur de crédits bruts. Une accusation lourde : celle d’un schéma assimilable à des contrats léonins, où l’acheteur, le certificateur et le facilitateur – en l’occurrence la Banque mondiale – se retrouvent dans une position dominante cumulée. Ce cumul des rôles constitue, du point de vue de la gouvernance environnementale, un nœud critique. Dans tout marché, la séparation entre régulation, certification et transaction est un principe fondamental pour éviter les conflits d’intérêts. Ici, cette frontière semble poreuse. Et c’est précisément cette porosité qui alimente la défiance.
À Kinshasa, lors d’un atelier consacré à l’article 6 de l’Accord de Paris et au mécanisme CORSIA, le discours officiel a tenté de réaffirmer la nécessité de structurer un marché carbone crédible. Patrice Savadogo, chargé de projet pour le compte de la Banque mondiale, a plaidé pour la reconnaissance et la valorisation du patrimoine carbone congolais. Mais sur le terrain, la perception est tout autre : celle d’un processus verrouillé, où les décisions se prennent loin des territoires concernés, parfois même sans la présence des représentants qui contestent le système.
Alors que la controverse grandit, l’Autorité de Régulation du Marché du Carbone (ARMCA) intervient comme garant technique et institutionnel. Représentée à Kinshasa par son Directeur général Guy Nsimba lors de cet atelier sur l’article 6 de l’Accord de Paris et CORSIA, l’ARMCA a rappelé son rôle central : assurer la transparence, la crédibilité et l’opérationnalisation des mécanismes nationaux, tout en garantissant l’inclusion des communautés et de la province.
Cependant, malgré la présence du ministère provincial de l’Environnement, les députés et représentants locaux ont été tenus à l’écart. Cette situation met en évidence les défis opérationnels de participation et de gouvernance inclusive sur lesquels l’ARMCA doit agir activement. Le régulateur est ainsi confronté à un double défi : maintenir la rigueur technique du marché carbone tout en assurant la justice sociale et climatique pour les populations locales.
Scientifiquement, les tourbières du bassin du Congo – dont celles du Maï-Ndombe – stockent plusieurs dizaines de milliards de tonnes de carbone. Leur dégradation pourrait relâcher des émissions équivalentes à plusieurs années d’émissions mondiales. Autrement dit, leur protection ne relève pas d’un simple actif financier : elle constitue un verrou climatique planétaire. Transformer cette fonction vitale en commodité sous-évaluée expose non seulement les communautés locales à une marginalisation accrue, mais fragilise également l’intégrité environnementale du mécanisme lui-même.
Car un marché carbone n’est crédible que si ses crédits sont additionnels, permanents et équitables. Or, lorsque les gardiens historiques de la forêt sont exclus ou sous-rémunérés, le risque est double : social – avec des tensions croissantes, voire des conflits ouverts – et environnemental – avec une perte progressive d’adhésion locale aux efforts de conservation. Dans plusieurs villages du Maï-Ndombe,tel que bobola mpinga la colère des habitants n’est plus diffuse. Elle se structure. Elle s’organise. Et elle cible désormais non seulement les contrats, mais aussi les discours. Ceux qui, au nom du climat, façonnent une opinion publique déconnectée des réalités locales sont accusés de légitimer une dépossession moderne, plus subtile que l’exploitation forestière classique, mais tout aussi profonde.
La bataille qui s’ouvre dépasse donc le cadre d’un programme carbone. Elle interroge le modèle même de la transition climatique en Afrique centrale : une transition pilotée de l’extérieur, standardisée, financiarisée – ou une transition ancrée dans les territoires, négociée avec ceux qui vivent la forêt au quotidien. Le Maï-Ndombe est en train de devenir un test. Un test de crédibilité pour le marché carbone. Un test de cohérence pour les institutions internationales. Mais surtout, un test de justice pour un pays qui détient une part essentielle du destin climatique mondial. Et cette fois, les communautés l’annoncent sans détour : la forêt ne sera plus monnayée dans leur dos.
Par kilalopress