Kinshasa : Un nouvel outil pour la transparence forestière en RDC – le portail de conformité lancé par l’APEM, RFUK et R-EDH

Kinshasa – Salle Léon, CEPAS. Ce jeudi, l’ambiance est studieuse mais tendue. Une trentaine de personnes – cadres du ministère de l’Environnement, représentants d’ONG, exploitants forestiers, journalistes et chercheurs – sont rassemblés autour d’un écran interactif lumineux qui fait défiler, en un clic, des centaines de milliers d’hectares de forêt congolaise. Le portail de conformité des concessions forestières en RDC vient d’être officiellement lancé.

Un outil numérique. Une carte dynamique. Mais surtout, un espoir tangible de rendre enfin visibles les pratiques d’exploitation forestière qui, jusqu’alors, échappaient au regard du public.

Joseph Bobia, porte-parole du Réseau Engagement Environnement et Droits Humains (R-EDH), l’annonce avec gravité : « Nous lançons ce portail car nous avons des préoccupations sur terrain, notamment sur la légalité de l’exploitation des bois. Il est temps de rétablir la vérité sur les concessions forestières en RDC. » En toile de fond, un constat lourd : malgré les lois, les moratoires et les promesses politiques, près de 95 % des concessions analysées ne sont pas totalement en conformité avec la législation congolaise. Des données édifiantes, désormais accessibles à tous.

L’initiative, portée par APEM en collaboration avec Rainforest Foundation UK et le R-EDH, s’appuie sur une approche méthodologique hybride : analyse documentaire approfondie (revue légale du MEDD, rapports IGF, études financées par l’UE), entretiens semi-structurés avec les acteurs du terrain, et surtout, intégration dans un atlas géographique interactif. Sur la plateforme, chaque concession forestière est géolocalisée, identifiée, et évaluée selon cinq critères de légalité : le respect du moratoire de 2002 sur l’attribution de nouveaux titres, la taille des concessions (limite légale de 500 000 ha), le paiement des taxes de surface, le respect des obligations sociales (cahiers de charge communautaires), et la transparence dans la conversion des titres d’exploitation vers des concessions de conservation.

Les résultats sont parlants : 42 % des concessions ne paient pas la taxe de surface, seulement 14 % respectent les obligations envers les communautés locales, et certaines entreprises dépassent largement la limite autorisée de contrôle foncier.

Pour Vittoria Moretti, chargée de plaidoyer à la Rainforest Foundation UK, ce portail n’est pas un simple outil technique, mais un levier stratégique dans un secteur miné par l’impunité : « Il faut comprendre que l’exploitation forestière en RDC est historiquement liée à l’opacité, au favoritisme et au désintérêt pour les communautés locales. Ce portail veut inverser cette dynamique. » Et pour cause : les conflits entre exploitants et communautés explosent, notamment dans les zones où les titres forestiers sont convertis à des fins de conservation carbone sans cadre légal précis, alimentant un flou juridique qui profite aux plus puissants.

L’impact du portail se joue à plusieurs niveaux : pour les citoyens, un accès public et simplifié aux données qui permet de surveiller, signaler et interpeller ; pour les ONG, un outil de plaidoyer redoutable, fondé sur des faits vérifiables ; pour les journalistes, une source d’enquêtes inépuisable, renforçant le rôle des médias dans la lutte contre la corruption ; pour l’administration, un support pour la prise de décisions éclairées, fondées sur des indicateurs fiables.

Le portail ne prétend pas à la perfection. Il est, selon ses concepteurs, un « work in progress ». Son efficacité dépendra de sa capacité à intégrer de nouvelles données, à rester indépendant, et surtout à encourager un dialogue constant entre les acteurs. « Ce que nous lançons aujourd’hui n’est pas un aboutissement, mais un point de départ », conclut Vittoria Moretti.

Et c’est là toute la force de l’initiative : poser les bases d’un écosystème de transparence, où le numérique, l’expertise et la mobilisation citoyenne se rencontrent pour faire émerger une nouvelle culture de la redevabilité. Le portail est dès à présent en ligne. Gratuit. Accessible à tous. Le message est clair : la forêt congolaise appartient à tous les Congolais. Et sa protection ne peut plus être une affaire d’élites ou de technocrates. Cet outil ne règlera pas, à lui seul, tous les problèmes de gouvernance du secteur forestier. Mais il change déjà les règles du jeu. Il redonne le pouvoir aux communautés, aux citoyens, aux journalistes. La transparence a désormais une adresse. Il reste à chacun de s’en emparer.

À l’issue de l’événement, Monsieur Frédéric Djengo Bosulu, Directeur général des forêts en RDC, a salué le lancement de l’outil : « Pour la gouvernance forestière en RDC, c’est un outil très important. Comme vous le savez, nous avons la plus grande forêt de la sous-région, avec de nombreux défis. Pour les relever, il nous faut des outils comme celui-ci, qui nous aident à assurer une bonne gouvernance. C’est un bon point de départ. Mais il faudra encore le renforcer, en l’ouvrant à tous les services forestiers et aux autres parties prenantes, pour qu’il réponde pleinement aux besoins du pays en matière de gestion durable. »

Dans son entretien avec la presse, Vittoria Moretti a insisté sur l’esprit de départ : « Ce portail est d’abord un outil dynamique, conçu pour améliorer la gouvernance forestière dans les contextes d’exploitation industrielle et de conservation. Son but est de démocratiser l’accès aux données dans un secteur souvent opaque, et de pousser à un engagement réel des décideurs. On a vu aujourd’hui un réel intérêt de toutes les parties, y compris de l’administration. C’est un bon signe. »

Enfin, Julien Iwewe, expert SIG à l’APEM, a précisé la portée technique de la plateforme : « C’est un outil de suivi, basé sur les critères de conformité légale. Il aide à comprendre si une concession respecte ou non les règles en vigueur. Il est ouvert à tous : administration, société civile, étudiants, chercheurs. Il n’est pas contraignant, mais il met en lumière les écarts entre la législation et la réalité. Et cela, c’est déjà un levier puissant pour pousser au changement. »

Par kilalopress

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