Addis-Abeba, 11 novembre 2025 – Dans le cadre de la sixième Conférence sur la politique foncière en Afrique, un side event d’exception s’est tenu au siège de l’Union africaine, réunissant chefs traditionnels, académiciens et experts internationaux autour d’une question cruciale : comment conjuguer savoirs ancestraux et recherches modernes pour une gouvernance foncière inclusive et durable.
Dès l’entrée dans la salle feutrée, l’atmosphère est palpable : les uniformes traditionnels côtoient les costumes modernes, et le murmure des participants trahit une attente fébrile. Docteur Joan Kagwanja, modérateur et représentant du Comité économique de l’Afrique, ouvre la séance en rappelant l’importance de l’efficacité temporelle – chaque session ne disposant que de 45 minutes pour les échanges. Mais derrière cette rigueur, une intention claire se dessine : créer un dialogue authentique entre deux mondes souvent distants, celui des autorités traditionnelles et celui de la recherche académique.
« Nous avons convenu nos leaders traditionnels à Accra en 2016 pour leur offrir une plateforme d’échange et de partage d’expériences », explique Docteur Joan Kagwanja, du Centre de politique foncière africaine. « Nous reconnaissons le rôle central des autorités traditionnelles dans la gouvernance des terres. Leur savoir, combiné à la recherche scientifique, peut transformer la manière dont nous prenons des décisions sur le continent. »
Le ton est donné : il ne s’agit pas seulement de théoriser, mais d’intégrer les connaissances traditionnelles dans les outils contemporains de gestion foncière, du cadastre à la géospatialité. La collaboration avec les universités, souligne , permet également de former une nouvelle génération de professionnels capables de concilier héritage culturel et compétences techniques.
Le soutien international est également mis en avant. La représentante de la GIZ, rappelle que l’Allemagne, via son agence de coopération, appuie cette démarche afin de garantir que la connaissance générée soit « basée sur l’évidence africaine » et que les politiques en résultant reflètent les réalités locales. Elle insiste sur deux points essentiels : la fin des héritages coloniaux dans la gouvernance foncière et la reconnaissance des méthodes traditionnelles de génération de savoir.
Dans cette dynamique, les chefs traditionnels prennent la parole. Her Royal Majesty, Nana Adutwumwaa Dokua, reine-mère du Ghana, partage son expérience : « Dans mon pays, les décisions concernant la terre se prennent par dialogue et consensus. Mais la croissance rapide de la population et l’urbanisation posent de nouveaux défis. Nous avons identifié des opportunités de collaboration avec les universités pour étudier les pratiques foncières indigènes et les enrichir par la recherche scientifique. »
La reine-mère met en lumière un point central : l’équilibre entre la sagesse ancestrale et l’efficacité moderne. Son discours, synthétique mais puissant, souligne que le rôle des chefs traditionnels ne se limite pas à la gestion du territoire : il s’agit d’une approche centrée sur la communauté, visant à réduire les conflits et à garantir un accès équitable aux terres. De son côté, un roi nigérian insiste sur la reconnaissance juridique des autorités traditionnelles en tant que custodiens des terres coutumières, avec des responsabilités clairement définies pour garantir la transparence et la justice sociale. Il plaide pour un système où les droits individuels sont respectés, tout en consolidant la capacité des chefs traditionnels à superviser les territoires.
En Namibie, un leader traditionnel raconte les défis historiques hérités de la colonisation. Les territoires anciens, autrefois indivisibles, ont été fragmentés et redistribués, créant des poches de terres fragiles et des tensions communautaires. Son message est clair : la gouvernance foncière ne peut se limiter à l’attribution de terres individuelles, elle doit aussi inclure la restauration et la gestion des territoires communs pour garantir justice et dignité.
Dans tous les témoignages, un fil rouge émerge : la nécessité de combiner la sagesse traditionnelle avec des outils modernes, d’assurer la durabilité écologique et de protéger les droits des femmes, des jeunes et des populations vulnérables.
Du Tchad, Mussa Bezu Mohammed insiste sur le rôle des chefs traditionnels dans la réforme foncière inclusive. Selon lui, la terre est la vie, multidimensionnelle, enracinée dans la culture, l’histoire et l’organisation sociale. Depuis 2018, les autorités traditionnelles tchadiennes, en collaboration avec le gouvernement et la société civile, ont facilité l’accès à plus de 10 600 hectares de terres cultivables pour des groupements de jeunes et des associations de femmes. Cette approche participative, soutenue par la FAO et Oxfam, illustre le potentiel d’une gouvernance foncière basée sur le dialogue et le consentement des communautés.

Ces initiatives démontrent que l’inclusion des autorités traditionnelles dans l’élaboration et la mise en œuvre de politiques foncières ne relève pas de la simple formalité, mais constitue un levier puissant pour réduire les conflits et promouvoir l’équité. Les discussions ont mis en avant plusieurs recommandations concrètes :
- Reconnaissance statutaire des chefs traditionnels comme custodiens des terres coutumières, avec des pouvoirs limités et encadrés.
- Documentation et valorisation des règles coutumières et des configurations communautaires des terres.
- Enregistrement des droits des individus au sein des communautés pour assurer transparence et protection contre les accaparements.
- Renforcement des capacités des autorités traditionnelles pour qu’elles puissent assumer efficacement leur rôle dans la gouvernance foncière.
- Soutien aux mécanismes de règlement des conflits coutumiers, avec procédures documentées et possibilité d’appel aux tribunaux formels.
Ces recommandations traduisent une volonté commune : combiner justice sociale, durabilité et efficacité administrative, tout en respectant les savoirs locaux. Pour plusieurs participants ce mélange des traditions et de la science n’est pas qu’un symbole. Il illustre un changement profond dans la manière dont l’Afrique aborde la gouvernance des terres. Les chefs traditionnels, loin d’être de simples vestiges du passé, deviennent des partenaires stratégiques dans l’élaboration de politiques publiques. Les académiciens, à leur tour, apprennent à intégrer les savoirs ancestraux dans leurs recherches, enrichissant ainsi la base de connaissances africaine.
Le side event s’est conclut sur un sentiment d’optimisme prudent. Les participants quittent la salle avec des idées concrètes, mais aussi avec la conscience que la mise en œuvre de ces politiques exige un engagement continu, des ressources et des partenariats solides. La terre, dans toute sa complexité culturelle, sociale et économique, reste au cœur du débat africain – et cette rencontre à Addis-Abeba montre que, pour la première fois, tous les acteurs parlent d’une même voix.
Par kilalopress