Addis-Abeba : Décryptage du foncier africain – le mythe de l’abondance de terres et le néocolonialisme foncier

Addis-Abeba, 12 novembre 2025 – En marge de la 6ᵉ Conférence africaine sur la politique foncière, un side event intitulé “Debunking the Myth of Land Abundance: Unmasking the Neocolonial Land Grabbing Agenda” a rassemblé experts, représentants d’organisations africaines et militants pour la justice foncière, afin de révéler les véritables enjeux derrière la réforme foncière sur le continent.

Pendant deux jours d’échanges, il est apparu que le concept de “réforme foncière” prend des significations radicalement différentes selon les acteurs. Pour de nombreuses voix africaines, l’urgence est la restitution, les réparations et la justice. Des représentants d’Afrique du Sud et du Zimbabwe ont partagé leurs initiatives pour corriger les spoliations passées. Mais d’autres exemples illustrent la persistance de l’injustice : en RDC, certaines communautés revendiquent encore les terres confisquées par le roi Léopold en 1911 – soit 114 ans – aujourd’hui occupées par des plantations d’huile de palme gérées par un fonds de private equity basé à New York. Au Cameroun, des communautés contestent l’occupation de leurs terres par les plantations appartenant à l’oligarque français Vincent Bolloré.

À l’opposé, pour certains acteurs internationaux, la réforme foncière sert un objectif bien différent : la consolidation du contrôle des terres africaines pour des intérêts économiques et financiers. Depuis des décennies, la Banque mondiale (World Bank), tout comme la Banque africaine de développement (AFDB), pousse un agenda de réforme foncière qui favorise la privatisation et la commercialisation des terres. Selon le document de politique de 2024 de la Banque mondiale, Land Policies for Resilient and Equitable Growth in Africa, les systèmes fonciers “informels” sont présentés comme un obstacle à l’investissement agricole, alors même que de nombreuses communautés résistent aux tentatives de transfert de terres à des investisseurs.

La Banque mondiale justifie aujourd’hui la formalisation foncière par la crise climatique. Le Climatewash report présenté lors de l’événement démontre que cette justification masque des objectifs de transformation structurelle de l’agriculture africaine : mettre en production les terres dites “inutilisées” par les investisseurs et pousser les petits paysans moins productifs hors du secteur agricole. Les terres publiques doivent être délimitées, titrées, numérisées et transformées en marchés fonciers, où elles pourront être vendues, louées ou hypothéquées.

L’analyste Frédéric Mousseau, directeur politique à l’Oakland Institute (Californie), a expliqué lors de sa présentation que “la Banque mondiale prétend sécuriser les droits fonciers et promouvoir la justice et l’équité, mais son véritable objectif est de favoriser les investissements étrangers et la consolidation de grandes exploitations agricoles, au détriment des petits paysans et des communautés locales.”

Le Climatewash report et les analyses présentées ont également abordé deux domaines où la Banque mondiale prétend que la formalisation foncière est essentielle pour le climat :

  1. Expansion minière : selon l’International Energy Agency (IEA), dans un scénario net zéro à 2050, les énergies vertes ne représentent que 10,7 % de la demande en graphite, cobalt et lithium ; 41,79 % sont liés aux véhicules électriques et 47,5 % à des usages non liés à la transition énergétique. Ces chiffres montrent que l’urgence climatique ne justifie pas l’exploitation massive des terres africaines.
  2. Marchés du carbone : si les programmes d’afforestation et de reforestation peuvent être bénéfiques, le financement via les crédits carbone est problématique. Une étude de la Commission européenne révèle que 85 % des projets du Mécanisme de Développement Propre (2013-2020) ont échoué à réduire effectivement les émissions. De plus, les populations locales ne reçoivent qu’une fraction minimale des revenus générés, qui sont siphonnés par des intermédiaires financiers, entreprises de certification et autres acteurs.

Depuis 2014, la campagne OLOB (Our Land, Our Business) a dénoncé et combattu ces agendas de privatisation foncière, notamment autour du projet Enabling the Business of Agriculture. Mais les institutions financières ont trouvé un nouvel argument : le climat. L’an dernier, la Banque mondiale a lancé le Global Program on Land Tenure Security and Land Access for Climate Goals, avec des milliards de dollars promis pour “sécuriser” les terres et faciliter l’accès aux investisseurs.

Lors de l’interview accordée à notre rédaction de kilalopress, M. Mousseau a précisé :

“C’est une conférence historique. Pour la première fois, l’Union africaine réclame justice et réparation aux puissances coloniales qui ont exploité l’Afrique pendant des siècles. Mais les pressions actuelles ne visent pas le développement ou le climat, elles servent des multinationales et des institutions financières. Les terres sont convoitées pour l’agriculture industrielle, les mines et les marchés carbone, souvent au détriment des communautés locales. L’agroécologie reste la seule voie durable pour l’Afrique.”

Il a ajouté que le cas de Bukanga-Lanzo en RDC illustre les échecs des approches imposées : plus de 200 millions de dollars dépensés pour des infrastructures agricoles gigantesques, mais aucun impact réel sur la production, si ce n’est quelques sacs de maïs. Selon lui, l’avenir de l’agriculture africaine passe par la transformation locale, la valeur ajoutée sur place et le soutien aux paysans via l’agroécologie et des méthodes naturelles comme les engrais biologiques, compost, associations de cultures et intégration animale.

Le side event a également offert une tribune aux journalistes et participants pour poser des questions approfondies. Les débats ont porté sur la protection des droits fonciers, l’exploitation des ressources naturelles, les crédits carbone et la souveraineté alimentaire. Les échanges ont été jugés constructifs et éclairants, confirmant l’urgence de protéger les communautés locales contre les politiques de privatisation déguisées en réforme. Les intervenants ont insisté sur le fait que la formalisation des terres par les intérêts occidentaux et les institutions financières comme la Banque mondiale constitue une forme contemporaine de spoliation et d’exploitation. La seule voie durable réside dans la défense des droits fonciers des communautés africaines, l’appui à l’agroécologie et la gestion locale des ressources.

Par Franck zongwe

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