Deuxième jour de la 6ᵉ Conférence sur la politique foncière en Afrique : Héritages coloniaux et réformes pour une justice foncière équitable

Addis-Abeba, 11 novembre 2025. Dans la salle feutrée du siège de l’Union africaine, les mots résonnent avec une intensité rare : “There can be no justice without land justice.” En ce deuxième jour de la 6ᵉ Conférence sur la politique foncière en Afrique, la session intitulée “Colonial Discontinuities: Reconsidering Land Justice and Reparations” invite à une réflexion profonde sur les blessures anciennes qui continuent de modeler les paysages fonciers du continent.

Autour de la table, chercheurs, juristes et responsables politiques échangent sur un sujet longtemps jugé trop sensible : comment réparer les injustices foncières héritées du colonialisme sans rouvrir des plaies sociales ? Les regards sont graves, les mots pesés. Le débat, pourtant, est vital.

Le choix de ce thème n’a rien d’anodin. Depuis plusieurs années, les discussions sur la restitution des terres et la réparation historique gagnent en ampleur à travers l’Afrique, des plaines du Kenya aux forêts du Cameroun. Les experts présents à Addis-Abeba rappellent que la colonisation a profondément redessiné la carte foncière du continent : appropriation massive des terres, déplacement de populations, imposition de régimes de propriété étrangers aux traditions communautaires.

« Les injustices foncières coloniales n’ont pas seulement dépossédé les peuples de leurs terres, elles ont détruit des systèmes de valeurs, des liens sociaux et des économies locales entières », souligne Dr. JUSTICE SMOKIN WANJALA, l’une des panélistes du jour. Son ton est calme, mais chaque mot frappe juste. L’Afrique, explique-t-elle, vit encore sous l’ombre d’un passé qui structure ses inégalités présentes : de la concentration des terres aux mains de quelques élites jusqu’aux conflits fonciers récurrents qui alimentent parfois les tensions ethniques ou politiques.

La session met en lumière une idée clé : la discontinuité coloniale n’est qu’apparente. En réalité, beaucoup de pays africains ont hérité de cadres juridiques et cadastraux qui perpétuent les logiques coloniales. Dr CHORUMA DOZWA insiste : les systèmes fonciers actuels, souvent centralisés et étatiques, continuent d’exclure les populations rurales et les peuples autochtones. « Nous devons cesser de croire que l’indépendance a automatiquement signifié la libération foncière. Les structures administratives coloniales ont simplement changé de mains, pas de nature », déclare-t-elle. Cette “colonialité persistante”, selon ses mots, se manifeste à plusieurs niveaux : dans les lois foncières codifiées à l’époque coloniale, dans les mécanismes de titrage qui privilégient les acteurs urbains et commerciaux, et jusque dans la perception même de la propriété, souvent réduite à une valeur marchande. Le débat glisse alors vers une dimension politique : peut-on réellement parler de justice foncière sans parler de souveraineté foncière ? La réponse de plusieurs intervenants est claire : non.

Si le mot “réparation” demeure chargé d’émotion et de controverses, les intervenants appellent à le déconstruire et à le contextualiser. Pour Dr JIMMY OCHOM, historien de la terre et spécialiste des politiques postcoloniales, la réparation ne se limite pas à une compensation financière ou symbolique. Elle doit se penser en termes de rééquilibrage structurel. « Réparer, c’est d’abord redonner du pouvoir aux communautés sur leurs terres, restaurer leur droit à décider, à produire, à exister selon leurs propres logiques », explique-t-il. Cette vision s’inscrit dans un mouvement plus large qui traverse aujourd’hui plusieurs pays africains : revendications pour la restitution des terres communautaires, reconnaissance des droits coutumiers et réformes foncières inclusives. Mais la tâche reste immense. Les gouvernements peinent souvent à concilier les exigences de développement économique — souvent fondé sur les investissements fonciers — avec la justice historique.

Les discussions à l’occasion de cette deuxieme journée mettent en évidence une tension constante : comment promouvoir la croissance tout en réparant le passé ? Plusieurs participants alertent sur le danger de voir les nouvelles politiques foncières reproduire les schémas anciens, sous d’autres formes : accaparement des terres au nom de l’agriculture commerciale, zones économiques spéciales ou projets miniers peu soucieux des droits locaux. « Nous ne pouvons pas parler de développement durable sur un sol injuste », rappelle avec force un participant venu du Ghana. Ce constat fait écho à l’un des grands objectifs de la conférence : inscrire la justice foncière au cœur de la résilience climatique et de la paix sociale. En d’autres termes, reconnaître que l’accès équitable à la terre n’est pas seulement une question économique, mais aussi écologique et morale.

Au fil des échanges, une conviction émerge : il faut réécrire l’histoire foncière de l’Afrique. Non pas pour se complaire dans la mémoire des injustices, mais pour reconstruire une gouvernance foncière basée sur la dignité, la reconnaissance et la participation.

« Les universités africaines doivent être des lieux de réappropriation du savoir foncier, pas seulement des récepteurs de modèles importés », insiste le Dr CHORUMA DOZWA. Son appel résonne comme une conclusion, mais aussi comme un avertissement : tant que l’Afrique n’aura pas décolonisé sa pensée foncière, elle restera prisonnière de ses injustices territoriales.

À la sortie de la salle, les participants semblent conscients d’avoir assisté à une discussion fondatrice. Loin d’être un simple exercice académique, le débat sur les discontinuités coloniales révèle une réalité politique brûlante : l’Afrique ne peut bâtir un avenir foncier juste sans affronter la mémoire de la dépossession. Entre la revendication des terres, la reconnaissance des droits coutumiers et l’appel à une véritable réconciliation foncière, le chemin vers la justice et les réparations reste long, mais il est désormais clairement tracé. « Land is not just property, » rappelle Dr OCHOM dans un dernier mot. « It is identity, history, and future. And Africa deserves all three. »

Par Franck zongwe

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