Tourbières de Lokolama : des millions pour le climat, zéro justice pour les communautés

Au cœur du territoire de Bikoro, dans le secteur d’Elanga, les tourbières de Lokolama s’étendent comme une mémoire vivante du climat mondial. Ces zones humides, parmi les plus vastes puits de carbone tropicaux, retiennent depuis des millénaires des milliards de tonnes de CO₂. Leur préservation est devenue un enjeu planétaire. Mais à Lokolama, derrière les discours sur la « nouvelle économie du climat », la réalité locale raconte une autre histoire : celle d’une promesse verte qui ne se traduit ni en justice sociale ni en développement pour les communautés riveraines.

L’ONGDH CADEB, membre du Panel des experts de la société civile, tire aujourd’hui la sonnette d’alarme. Selon ses constats, des financements de plusieurs millions de dollars, mobilisés par des partenaires techniques et financiers à travers des projets pilotés par le ministère national de l’Environnement, auraient été engagés pour la préservation des tourbières. Pourtant, sur le terrain, aucune infrastructure structurante, aucun programme communautaire visible, aucun investissement durable n’atteste de cet effort financier. À Lokolama, la transition climatique ressemble à un concept importé, déconnecté des réalités quotidiennes.

Cette fracture entre les flux financiers et la vie des populations pose une question centrale : à qui profite réellement la conservation environnementale en RDC ? Les communautés locales, premières gardiennes de ces écosystèmes, affirment n’avoir reçu ni appui économique, ni alternatives viables à leurs activités traditionnelles. Elles sont sommées de protéger, de renoncer, de se discipliner, sans compensation ni reconnaissance. Une approche qui, loin de consolider la protection des tourbières, fragilise le pacte social indispensable à toute politique environnementale durable.

Pour CADEB, le malaise dépasse la simple mauvaise gestion. L’organisation évoque une possible chaîne de responsabilités impliquant des autorités nationales, provinciales et locales, aggravée par le silence des institutions centrales et de certains partenaires internationaux. Ce mutisme nourrit la suspicion et alimente la colère d’une population qui voit son territoire transformé en vitrine climatique, sans retour tangible sur son avenir.

Les tourbières de Lokolama ne sont pas qu’un actif carbone inscrit dans des rapports internationaux. Elles sont un espace de vie, une source de subsistance, un héritage collectif. Les exclure de toute retombée économique, c’est créer une conservation sans justice, donc vouée à l’échec. La science climatique est claire : la protection des puits de carbone passe par l’adhésion des communautés. L’économie climatique, elle aussi, ne peut être crédible que si elle répare, soutient et redistribue.

CADEB appelle à une enquête indépendante pour faire toute la lumière sur l’utilisation des fonds destinés à Lokolama et exige des mécanismes clairs de transparence et de redevabilité. L’organisation interpelle également les partenaires internationaux, les invitant à revoir leurs modèles de financement en intégrant un contrôle citoyen effectif. Car sans regard local, la finance verte risque de reproduire les mêmes logiques extractives que celles qu’elle prétend corriger.

Au-delà de Lokolama, cette affaire interroge le cap de la RDC dans la gouvernance climatique. Le pays, souvent présenté comme une « solution climatique mondiale », ne peut continuer à porter ce rôle au prix de l’injustice sociale. Protéger la nature en marginalisant les populations revient à déplacer le conflit écologique plutôt qu’à le résoudre.

Lokolama est ainsi un révélateur. Soit la transition climatique devient un levier de dignité, de développement local et de souveraineté communautaire, soit elle restera un slogan creux, incapable de transformer les vies. La justice environnementale n’est pas un supplément d’âme : elle est la condition même de la durabilité. Et c’est à cette aune que se jouera, pour la RDC, la crédibilité de la nouvelle économie du climat.

Par kilalopress

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