Dans les rivières du Kasaï, du Haut-Uélé ou du Sud-Kivu, l’eau charrie bien plus que des sédiments : elle transporte aussi les traces invisibles d’un poison lent, persistant, et pourtant largement ignoré du débat public. Ce poison, c’est le mercure, un métal lourd encore massivement utilisé dans les sites d’extraction artisanale de l’or à travers toute la République démocratique du Congo.
Depuis 2017, la RDC a pourtant ratifié la Convention de Minamata sur le mercure, un accord international qui impose aux pays signataires de réduire, voire d’éliminer, l’usage de cette substance dans l’exploitation artisanale et à petite échelle de l’or – ce que les spécialistes appellent EMAPE. L’article 7 de cette convention ne demande pas l’impossible : il impose des mesures progressives, une transition accompagnée. Mais en 2025, huit ans plus tard, beaucoup reste encore à faire.
Pour Me Dorian Bukatoto Nsimba, juriste en droit de l’environnement, le problème dépasse le cadre technique ou réglementaire. C’est une question de santé publique, de justice sociale, et de crédibilité environnementale. Car derrière les chiffres et les articles de convention, ce sont des vies qui sont en jeu.
Le mercure est souvent utilisé par les orpailleurs artisanaux pour extraire l’or de la roche. C’est une méthode simple, peu coûteuse, et largement accessible dans les zones rurales. Le problème, c’est qu’elle est aussi extrêmement toxique. Le mercure s’infiltre dans les sols, contamine les rivières, s’accumule dans les poissons, et finit dans l’organisme humain.
Ses effets sont dévastateurs : malformations congénitales, atteintes neurologiques, maladies chroniques. Dans certaines communautés minières, les enfants naissent déjà contaminés, sans que les familles n’aient conscience du lien entre leur activité et ces drames de santé.
C’est ici que la Convention de Minamata prend tout son sens. L’article 7 demande aux États comme la RDC d’élaborer un Plan d’action national (PAN), avec des mesures concrètes : collecte de données fiables, formation des communautés minières, campagnes de sensibilisation, mise en place de technologies alternatives, comme l’usage de bacs à sédimentation ou de systèmes gravimétriques, moins dangereux pour les personnes et l’environnement. Le hic, c’est que ce plan existe déjà sur papier, mais sa mise en œuvre reste lente, partielle, et souvent sans suivi. Il n’y a pas de mécanisme de contrôle permanent dans les zones les plus touchées, ni de véritables programmes de substitution technologique accessibles aux artisans. Résultat : le mercure continue de circuler librement dans les villages miniers, sans que cela ne suscite de véritable mobilisation nationale.
Pour Me Bukatoto Nsimba, la RDC doit sortir de cette zone grise entre engagement international et inaction locale. Il ne s’agit pas, selon lui, d’interdire brutalement une activité qui fait vivre des centaines de milliers de Congolais, mais d’organiser une transition progressive vers des techniques plus sûres, en gardant les communautés au cœur du processus. Former les orpailleurs, leur donner accès à des outils alternatifs, et accompagner cette évolution sur plusieurs années : c’est là que se joue la crédibilité du pays en matière de gouvernance environnementale. Car au-delà du droit, il y a une réalité éthique. Comment parler de développement durable si l’on tolère des pratiques qui empoisonnent les enfants ? Comment aspirer à jouer un rôle majeur dans les instances internationales de l’environnement si l’on ferme les yeux sur une pollution chronique qui touche nos propres territoires ?
Appliquer l’article 7 de la Convention de Minamata, c’est aussi reconnaître que la richesse minérale de la RDC ne doit pas être synonyme de tragédie humaine. C’est refuser que l’or congolais continue de briller au prix de l’empoisonnement des plus vulnérables. C’est choisir de faire autrement, avec lucidité et volonté politique. Aujourd’hui, il faut rompre le silence. Les ministères concernés, les gouverneurs de province, les organisations de la société civile, les chercheurs et les juristes : chacun a un rôle à jouer pour que ce dossier ne reste pas un texte oublié dans les tiroirs de l’administration. Il ne s’agit pas de punir, mais de construire. De transformer un problème environnemental en opportunité pour innover, protéger, former et reconstruire.
À l’heure où la RDC se positionne comme un acteur central de la transition énergétique mondiale, grâce à ses minerais stratégiques, il serait incohérent de ne pas aligner cette ambition sur une gestion responsable de son or artisanal. L’article 7 n’est pas une contrainte bureaucratique. C’est une boussole. Encore faut-il accepter de la suivre.
Par kilalopress