Le 29 novembre 2024, lors de la 24ᵉ réunion du Conseil des ministres à Kalemie, le gouvernement congolais a adopté un projet de loi modifiant la législation sur la conservation de la nature, visant à créer des aires protégées communautaires, dont l’ambitieux « Couloir vert Kivu-Kinshasa ». Un projet qui, selon certains observateurs, pourrait bien s’avérer une illusion de politique environnementale tant les défis à surmonter sont nombreux et complexes.
Le gouvernement congolais, par la voix de la ministre de l’Environnement et du Développement durable, Ève Bazaiba, a justifié cette réforme par la nécessité d’enrichir le cadre législatif existant et de permettre la création d’une aire protégée communautaire d’une envergure sans précédent : le « Couloir vert Kivu-Kinshasa ». Ce projet, qui vise à couvrir plus de 500 000 km², se présente comme un leviér pour positionner la République Démocratique du Congo (RDC) en tant que leader dans la lutte contre le changement climatique, tout en consolidant l’économie verte du pays.
Si la volonté de lutter contre les effets du changement climatique semble louable, plusieurs questions demeurent concernant la gestion des aires protégées existantes. En RDC, le gouvernement est fréquemment critiqué pour son incapacité à gérer et entretenir les zones protégées actuelles, dont beaucoup sont menacées par la déforestation, l’exploitation illégale des ressources naturelles et l’insécurité croissante. À quoi bon étendre le réseau de ces aires protégées alors que celles qui existent sont souvent négligées ? Il est légitime de se demander si le pays dispose réellement des capacités administratives, techniques et financières pour mener à bien ce nouveau projet.
À l’heure où le gouvernement évoque la création du « Couloir vert », plusieurs experts soulignent que la RDC n’a pas réussi à maintenir les aires protégées existantes. De vastes territoires, tels que la réserve de la faune à Okapi dans la province de l’Ituri, souffrent de l’absence d’infrastructures adaptées et de la faiblesse des mesures de sécurité. Dans le parc national de Virunga, pourtant un site classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, les affrontements armés entre groupes rebelles et militaires continuent de déstabiliser la région, mettant en péril la faune et la flore locales.
Si l’ambition du « Couloir vert Kivu-Kinshasa » est de créer un réseau d’aires protégées communautaires, la question de leur gestion se pose. Le gouvernement parviendra-t-il à surmonter les failles qui minent déjà la gestion des espaces protégés existants ? Une partie de l’opinion pense qu’il est prématuré de lancer un projet aussi vaste sans d’abord renforcer la capacité du pays à maintenir et gérer les aires protégées existantes. Le contexte sécuritaire en RDC, notamment dans l’est du pays, soulève également des inquiétudes concernant la motivation réelle derrière ce projet. L’idée d’un « couloir vert » reliant le Kivu à Kinshasa pourrait, selon certains analystes, être perçue comme un moyen de contrôler et de militariser certaines zones stratégiques. En effet, plusieurs régions de l’est du pays, notamment le Nord-Kivu et l’Ituri, sont en proie à des violences récurrentes des groupes armés, notamment les ADF, qui multiplient les attaques contre les civils.
Dans ce contexte, la création de nouvelles aires protégées pourrait-elle dissimuler des objectifs sécuritaires plus larges ? Il n’est pas inenvisageable que certains territoires, couverts par le projet de « Couloir vert », soient stratégiques pour l’armée ou d’autres acteurs géopolitiques. D’aucuns redoutent que l’objectif avoué de protection de l’environnement soit détourné pour justifier une présence militaire accrue dans des zones déjà instables.
L’une des principales caractéristiques du projet réside dans sa dimension communautaire. Les autorités congolaises semblent vouloir impliquer les populations locales dans la gestion des espaces protégés. Toutefois, plusieurs questions se posent sur les véritables retombées pour ces communautés. Bien que la gestion communautaire puisse être un modèle efficace, il est crucial que les populations bénéficient directement des retombées économiques et sociales de ces initiatives, à travers des mécanismes clairs de partage des bénéfices. En l’absence de solutions concrètes pour renforcer les capacités locales, garantir la participation des communautés et assurer un partage équitable des ressources, il existe un risque que ce projet ne devienne qu’un prétexte pour déplacer les populations sans compensation adéquate ou pour les priver de leur accès aux terres et aux ressources naturelles.
La création du « Couloir vert Kivu-Kinshasa » et des aires protégées communautaires en RDC pourrait s’avérer être un projet ambitieux et potentiellement bénéfique pour l’environnement, mais à condition que le gouvernement congolais fasse face à ses propres défis internes. L’expérience des aires protégées existantes doit servir de leçon. La gestion de ces nouvelles zones protégées devra être impeccable, et une attention particulière devra être portée à l’implication des communautés locales pour éviter qu’elles ne soient marginalisées. D’ici là, de nombreuses questions restent sans réponse : ce projet sera-t-il réellement un modèle de gestion durable ou un simple effet d’annonce ? Si l’avenir de l’environnement congolais est en jeu, la stabilité politique et sécuritaire reste une condition sine qua non pour que ce projet ne soit pas un échec de plus.
Par kilalopress