RDC : en l’absence de politiques forestières viables, le marché carbone est présenté aux communautés malgré ses fragilités structurelles

Le marché carbone est de plus en plus mobilisé en République démocratique du Congo comme un mécanisme destiné à soutenir la conservation forestière, contribuer à l’atténuation du changement climatique et générer des retombées économiques au niveau local. Cette approche repose sur la capacité des projets carbone à assurer la permanence du stockage du carbone tout en maintenant des bénéfices durables pour les communautés vivant dans ou à proximité des forêts. Toutefois, l’expérience observée dans plusieurs zones du pays met en évidence des contraintes structurelles qui affectent la réalisation de ces objectifs.

La permanence du carbone est généralement évaluée à partir d’indicateurs biophysiques tels que l’évolution de la couverture forestière, les taux de déforestation évitée, l’imagerie satellitaire ou les modèles d’occupation des sols. Ces outils permettent de mesurer les dynamiques écologiques, mais ne prennent que partiellement en compte les facteurs institutionnels et sociaux. En RDC, les forêts sont situées sur des territoires régis par des systèmes fonciers complexes, où les droits coutumiers coexistent avec le droit formel, souvent sans reconnaissance juridique claire. L’absence de sécurisation foncière pour les communautés locales constitue un facteur de vulnérabilité pour les projets carbone, indépendamment de leurs performances environnementales initiales.

Dans plusieurs régions forestières, les projets carbone se superposent à des territoires où les droits d’usage traditionnels ne sont pas formalisés. Cette situation peut générer des tensions lorsque des restrictions d’accès aux ressources forestières sont mises en place sans dispositifs solides de compensation, de concertation ou de reconnaissance des droits collectifs. À court terme, ces tensions peuvent être atténuées par des arrangements locaux ou des incitations financières. À moyen et long terme, elles peuvent conduire à une diminution de l’adhésion communautaire, à des conflits ou à la poursuite d’activités forestières informelles, ce qui affecte la stabilité des résultats attendus en matière de conservation.

Les dynamiques socio-économiques locales constituent également un facteur déterminant. Lorsque les projets carbone limitent certaines activités sans proposer d’alternatives économiques viables, les pressions sur les ressources forestières tendent à se déplacer ou à prendre des formes moins visibles. Ces mécanismes, rarement intégrés de manière exhaustive dans les modèles de projet, ont un impact direct sur les résultats climatiques. Les systèmes de suivi et de vérification, bien qu’efficaces pour mesurer les changements de couvert forestier, ne permettent pas toujours de refléter les stratégies économiques des populations rurales confrontées à des conditions de subsistance précaires.

Sur le plan financier, les projets carbone couvrent généralement les coûts initiaux liés aux études techniques, à la certification et aux infrastructures de base. En revanche, les dépenses récurrentes nécessaires au maintien à long terme de l’intégrité forestière sont souvent sous-estimées. Ces coûts incluent la surveillance continue, la prévention des incendies, la gestion des conflits, la rémunération des acteurs locaux, la sécurisation juridique des zones de projet et l’adaptation aux aléas climatiques. Lorsque ces besoins ne sont pas durablement financés, la capacité des projets à garantir la permanence du carbone s’en trouve affaiblie.

Le changement climatique constitue un facteur supplémentaire d’incertitude. En RDC, les modifications des régimes de précipitations, l’allongement des saisons sèches dans certaines régions et l’augmentation des risques d’incendie dans d’autres modifient les conditions écologiques de stabilité des forêts. Malgré ces évolutions, de nombreux projets reposent encore sur des hypothèses de risques climatiques relativement statiques, ce qui limite leur capacité d’adaptation sur le long terme.

Le fonctionnement du marché carbone met également en évidence un écart entre les exigences de qualité affichées et les investissements réellement consentis dans les dimensions institutionnelles. Les acheteurs de crédits carbone valorisent des standards élevés d’intégrité environnementale, mais les investissements dans la gouvernance locale, la gestion des plaintes, la sécurisation foncière et la médiation sociale restent souvent marginaux. Or, ces éléments conditionnent directement la durabilité des projets.

The Green Rush, un rapport publié le 14 octobre 2025 à Kinshasa par Action pour les peuples et espèces menacés (APEM) et Rainforest Foundation UK, met en cause la gestion des projets de compensation carbone forestière en République démocratique du Congo (RDC). Ce rapport a recensé 71 projets carbone et REDD+ en RDC en juillet 2025, contre 65 en 2024, couvrant plus de 103 millions d’hectares. À l’occasion de sa présentation officielle, le Directeur général de l’ARMCA, Guy Nsimba, avait salué l’engagement des communautés et annoncé l’élaboration de la première version de la réglementation nationale du marché carbone, prévue dès janvier 2026, afin de renforcer le respect des règles du niveau international au niveau local.

L’analyse des expériences menées en RDC montre que le marché carbone, pris isolément, ne constitue pas un mécanisme suffisant pour garantir un développement local durable au bénéfice des communautés forestières. En l’absence de réformes foncières, de cadres institutionnels solides et de mécanismes transparents de redistribution, les projets carbone peuvent reproduire des logiques de captation de valeur, où les bénéfices sont concentrés en amont tandis que les risques sociaux et environnementaux sont supportés localement. La viabilité à long terme des projets carbone en République démocratique du Congo dépend ainsi moins de l’amélioration des outils de mesure que de la capacité à renforcer les arrangements sociaux, juridiques et économiques qui encadrent la gestion des forêts. La permanence du carbone repose autant sur ces conditions institutionnelles que sur les dynamiques écologiques elles-mêmes.

Par Kilalopress

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