RDC : en Équateur, une forêt livrée aux tronçonneuses malgré une décision de l’État — COKIBAFODE mise en cause, un mort, des preuves, et une question qui dérange : qui laisse faire ?

Équateur — avril 2026. Dans le territoire reculé de Bolomba, à près de 300 kilomètres de Mbandaka, un dossier forestier prend une tournure de plus en plus préoccupante. Entre décisions administratives, accusations d’exploitation illégale et mort d’un habitant, la Société civile de l’Équateur affirme disposer d’éléments documentés mettant en cause la poursuite d’activités forestières attribuées à la société chinoise COKIBAFODE, malgré la résiliation officielle de ses titres.

Tout part d’une décision de l’État. Par l’Arrêté ministériel n°006/CAB/MINETAT/MIN-EDD/EBM/CMB-TWBD-TSBPDK/O2/2024 du 26 janvier 2024, publié au Journal officiel n°10 du 15 mai 2024, les concessions forestières CCF 001/20 et 002/20 attribuées à COKIBAFODE ont été formellement résiliées. En principe, cette décision met fin à tout droit d’exploitation dans les zones concernées.

Mais sur le terrain, dans le secteur de Losanganya, la situation décrite par la Société civile est tout autre.

Selon des observations de terrain et des témoignages recueillis dans les villages de Loanga, Impoko, Likofa, Ifuto, Bokolongo et Elema, les activités de coupe de bois se poursuivraient malgré la décision ministérielle. Les dénonciations évoquent l’absence de permis de coupe valide, le non-respect des obligations techniques notamment le marquage des souches, l’utilisation de travailleurs sans contrat formel, ainsi que des flux de bois suspectés d’être réintroduits dans le circuit via un autre titre forestier, le CCF 008/20 attribué à COKIBAFODE à Ingende. Ces éléments, s’ils sont confirmés par une mission indépendante, pourraient relever de violations graves de la réglementation forestière en vigueur.

Une réunion tenue le 16 avril 2026 à Mbandaka par une quinzaine de membres du groupe de travail plaidoyer de la Société civile de l’Équateur est venue renforcer ces préoccupations. Les participants ont examiné la persistance de ces activités dans le territoire de Bolomba et finalisé une note de plaidoyer destinée aux autorités nationales et provinciales. Selon le président du groupe, les personnes opérant sous le nom de COKIBAFODE restent, à ce jour, difficiles à appréhender sur le terrain, une situation qui interroge l’efficacité des mécanismes de contrôle forestier dans la zone.

Ce dossier n’est pas nouveau. La Société civile affirme avoir déjà alerté les autorités, notamment à travers un mémorandum adressé en septembre 2025 à l’Assemblée provinciale de l’Équateur, après une première alerte en 2024. Elle estime que les signaux d’alerte se sont multipliés sans réponse opérationnelle suffisante.

Le 5 avril 2026, un événement est venu brutalement humaniser ce contentieux forestier. Dans la forêt communautaire du village Elema, au campement de Bokolongo, un arbre abattu lors d’une opération de coupe a chuté sur un habitant, MUTABA MUYALA Jean-Pierre, âgé de 62 ans. Blessé grièvement à la jambe gauche, il a été évacué au centre de santé de référence de Djoa, puis transféré à l’Hôpital général de référence de Wangata à Mbandaka, où il est décédé.

À ce stade, les circonstances exactes de l’accident et les responsabilités éventuelles restent à établir. Mais cet incident intervient dans un contexte déjà fortement contesté, où la légalité même des opérations est remise en question par plusieurs acteurs locaux. Car au-delà du drame humain, une interrogation centrale demeure : comment des activités signalées comme irrégulières peuvent-elles se poursuivre malgré une décision ministérielle de résiliation officiellement publiée et opposable ?

Pour la Société civile de l’Équateur, la situation dépasse une simple irrégularité administrative. Elle évoque une atteinte à la gouvernance forestière, un affaiblissement des mécanismes de contrôle et une exposition accrue des communautés locales, qui subissent directement les conséquences des activités d’exploitation dans leurs territoires.

Face à ces constats, elle appelle à des mesures urgentes : arrêt immédiat des activités de COKIBAFODE dans les zones concernées, déploiement d’une mission officielle de vérification sur le terrain, saisie des bois issus de l’exploitation contestée, ouverture d’une enquête judiciaire sur le décès enregistré ainsi que sur la poursuite des activités malgré la résiliation des titres, et identification des responsabilités, y compris en cas de complicités éventuelles. La Société civile affirme être en mesure de mettre à disposition des autorités l’ensemble des éléments collectés, notamment des photographies, observations de terrain et témoignages communautaires.

À l’heure de la publication de cet article, notre rédaction a entrepris plusieurs démarches pour entrer en contact avec les responsables de la société COKIBAFODE afin de recueillir leur version des faits et leurs observations face aux accusations formulées. Malgré ces tentatives répétées, aucune réponse n’avait été obtenue. Nous restons toutefois ouverts à toute réaction de l’entreprise, qui sera intégrée dans nos prochaines publications.

Au-delà du cas COKIBAFODE, ce dossier met en lumière une problématique plus large : celle de l’effectivité des décisions de l’État dans les zones forestières reculées, et de la capacité des institutions à garantir le respect des normes dans un secteur stratégique pour l’avenir environnemental du pays. Dans un contexte où la République démocratique du Congo est présentée comme un acteur majeur de la protection du bassin du Congo, les développements de cette affaire seront suivis de près. Car ici, au-delà des textes et des arrêtés, c’est la réalité du terrain qui impose désormais ses questions.

Par kilalopress

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