Le 14 février, pendant que le monde célèbre l’amour universel, une autre réalité, plus âpre, s’impose au cœur de la forêt équatoriale congolaise. Celle d’un primate endémique, juridiquement protégé, biologiquement irremplaçable, mais laissé sans défense face à un engrenage de violences et de renoncements. Le bonobo, qui ne vit nulle part ailleurs qu’en République démocratique du Congo, continue de disparaître dans un silence qui en dit long sur l’état réel de la conservation dans le pays.
L’espèce partage 98,7 % de son patrimoine génétique avec l’être humain. Elle structure la forêt, dissémine les graines, stabilise les écosystèmes dont dépendent des millions de Congolais. La loi congolaise de 2014 interdit strictement sa chasse, sa capture, sa détention et son commerce. Sur le papier, le cadre est clair. Sur le terrain, selon des sources locales et des observateurs de longue date, ce statut d’espèce intégralement protégée est quotidiennement piétiné.
L’année 2025 restera comme un marqueur brutal de cet écart entre normes et pratiques. À Kisangani, une cage vide continue de hanter les couloirs d’un zoo inachevé. Maria, bébé bonobo interceptée le 13 juillet 2025 à Ndjale, dans la province de la Tshuapa, y a passé 71 jours avant de mourir, le 20 août, dans des conditions que plusieurs acteurs du secteur décrivent comme alarmantes. Arrachée au braconnage lors d’une saisie administrative, elle a été transférée dans une structure sans vétérinaire, sans alimentation adaptée, sans protocole de soins. D’après nos recoupements, le transfert aurait été opéré sur base d’un document administratif falsifié, attribué à un agent non reconnu, fait dénoncé par le Conseil local de sécurité. L’homme interpellé a été libéré. L’animal, lui, est resté captif.
Lorsque l’alerte a été lancée publiquement le 25 août, des ONG, des experts et des journalistes ont multiplié les démarches. Les autorités compétentes, dont l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature, ont été saisies. Aucun changement notable n’a été observé sur le terrain. Maria est morte de diarrhée, de déshydratation, de négligence, selon des témoignages concordants. Interrogé auparavant, un haut cadre de l’institution avait balayé les interpellations d’un laconique : « C’est une démarche de trop ». À en croire certains observateurs, cette phrase résume moins un excès de sollicitations qu’un choix assumé de l’inaction.
Au-delà de ce cas, devenu symbole malgré lui, la situation dans les forêts centrales de la RDC continue de se dégrader. Dans la province du Sankuru, des coups de feu résonnent encore. Depuis 2020, plus de cinquante jeunes bonobos orphelins ont été recensés, et pour un seul bebe c’est toute la famille qui doit etre eliminer afin d’atteindre le bebe vivant, conséquence directe de l’abattage de femelles pour la viande de brousse ou pour alimenter des réseaux de trafic transnational. Chaque saisie avortée, chaque dossier classé sans suite fragilise un peu plus une espèce qui incarne une part de notre histoire évolutive. Selon des sources environnementales locales, les patrouilles restent sporadiques, les moyens dérisoires, et la corruption ouvre des brèches béantes dans le dispositif de protection.
C’est dans ce contexte que les données scientifiques prennent un relief particulier. Une étude publiée dans l’International Journal of Primatology, conduite sur plus de 42 000 km² de forêt tropicale, confirme le rôle central du Parc National de la Salonga pour la survie des bonobos. Classé au patrimoine mondial de l’UNESCO, le parc représenterait environ 27 % de l’habitat favorable à l’espèce. Les chercheurs, dirigés par Mattia Bessone de l’Université John Moores de Liverpool, estiment entre 8 244 et 18 308 le nombre de bonobos matures présents dans la Salonga, un chiffre susceptible de correspondre à une part majeure, voire à la quasi-totalité, de la population mondiale, selon les estimations minimales de l’Union Internationale pour la Conservation de la Nature.
Mais cette relative abondance cache des signaux faibles inquiétants. L’étude relève un possible déclin entre les périodes 2002–2008 et 2012–2018. La tendance n’est pas encore statistiquement significative, précisent les auteurs, mais l’augmentation des pressions humaines — exploitation illégale des ressources, expansion agricole, proximité des villages et des axes fluviaux — pourrait inverser rapidement la courbe. À l’inverse, la présence de postes de gardes forestiers et le respect de certains tabous culturels locaux, interdisant la consommation de viande de bonobo, apparaissent comme des facteurs protecteurs déterminants.
Ces constats scientifiques contrastent fortement avec les discours officiels tenus à Kinshasa. Le 5 juillet 2025, sous les lustres du Salon Congo de l’hôtel Pullman, le président Félix-Antoine Tshisekedi a lancé la Table ronde sur le « Crédit Bonobo », présentée comme un mécanisme financier innovant au service des communautés locales et des peuples autochtones. Selon les autorités, cette initiative vise à transformer la biodiversité en levier de justice sociale. Sur le terrain, cependant, des acteurs de la société civile s’interrogent sur la cohérence entre ces annonces et la réalité vécue dans les forêts, où la survie même de l’espèce n’est pas garantie.

La question de la gouvernance reste entière. Existe-t-il une politique claire pour empêcher l’exportation illégale des bonobos et assurer une maîtrise nationale de leur conservation ? Est-il seulement envisageable de recenser et de rapatrier les individus vendus ou échangés à l’étranger ? Certains experts évoquent, à titre de comparaison, le modèle chinois du panda, utilisé comme instrument diplomatique et économique, mais soulignent qu’un tel dispositif suppose une transparence et une rigueur institutionnelle aujourd’hui absentes.
La mort de Maria, l’hémorragie silencieuse dans le Sankuru, et la fragilité persistante des bastions comme la Salonga posent une question simple, mais dérangeante : la protection du bonobo est-elle réellement au cœur des priorités de l’État congolais, ou demeure-t-elle un slogan commode dans les arènes internationales ? Tant que les responsabilités ne seront pas clairement établies, que des sanctions exemplaires ne seront pas appliquées, et que les communautés locales ne verront pas de retombées concrètes de la conservation, la Journée mondiale du bonobo restera une commémoration sans lendemain. Dans la forêt, chaque jour de silence coûte une vie. Et parfois, comme en 2025, il porte un nom. Maria.
Par kilalopress