À Bunia et à Isiro, dès le 9 avril 2026, une série d’ateliers rassemblait des défenseurs de l’environnement et des droits fonciers dans un climat à la fois studieux et tendu. Journalistes, leaders communautaires, militants associatifs : tous partageaient la même préoccupation, palpable dans chaque regard, chaque geste.
En République démocratique du Congo, défendre les forêts, les minerais, ou les terres des communautés locales n’est pas seulement un engagement civique, c’est un pari quotidien face à des menaces qui vont des intimidations et arrestations arbitraires à la violence directe. Dans ce contexte, les initiatives de formation comme celles organisées par le consortium ACEDH- FDAPID prennent une dimension stratégique : elles offrent aux acteurs de terrain des outils pour mieux comprendre, documenter et protéger leur action.
Selon Maître Olivier Ndoole, avocat d’intérêt public à l’ACEDH, « ces ateliers abordent des enjeux majeurs : l’accès à l’information d’intérêt public, la participation citoyenne, et la protection des défenseurs de l’environnement. Il est crucial que les participants comprennent comment les nouvelles technologies peuvent sécuriser leur travail et favoriser l’implication des citoyens malgré les défis de connectivité et de sécurité ». La RDC, pays au cœur des débats mondiaux sur le climat et la transition énergétique, voit en ses défenseurs un rôle central : protéger les forêts, garantir les droits fonciers des populations locales, surveiller l’exploitation minière. Mais cette mission héroïque reste fragile, suspendue à un équilibre précaire entre courage individuel, engagement collectif et insuffisance structurelle.
Le pays possède des ressources naturelles stratégiques qui attirent les convoitises. Le cobalt congolais, essentiel à la transition énergétique mondiale, représente à lui seul près de 70 % de la production mondiale selon l’Agence internationale de l’énergie. Pourtant, cette richesse attire aussi la violence. Les provinces de l’Est – Nord-Kivu, Sud-Kivu, Ituri, Maniema et Haut-Uele – sont régulièrement le théâtre de conflits liés à l’exploitation minière et foncière. Les défenseurs de l’environnement s’y trouvent en première ligne, souvent isolés. Global Witness place la RDC parmi les pays les plus dangereux pour ces acteurs. Arrestations arbitraires, intimidations, violences ciblées : chaque jour, leur action se joue à la frontière du danger.

Dans ces ateliers marquer par une forte présence des femmes rurales actives dans la pêche et droits locaux, les participants apprennent à manier les nouvelles technologies de l’information et de la communication pour documenter les violations et alerter rapidement la communauté internationale. Les outils de cartographie participative, déjà expérimentés dans certaines zones rurales, ont permis de signaler des exploitations illégales avant qu’elles ne s’étendent, offrant un aperçu concret de ce que la technologie peut apporter. Mais les NTIC ont aussi leurs limites. Une mauvaise maîtrise peut exposer davantage les défenseurs, et l’accès inégal aux réseaux numériques reproduit les fractures existantes entre zones urbaines et rurales. Il reste à mesurer combien de ces outils conduisent réellement à des changements tangibles sur le terrain.
Les ateliers ne se limitent pas au numérique. Les participants sont sensibilisés aux mécanismes juridiques nationaux et régionaux de protection. La RDC est signataire d’instruments internationaux protégeant les défenseurs des droits humains, mais sur le terrain, l’impunité persiste. Amnesty International note que de nombreuses violations restent sans suite. La formation seule, prévient Maître Ndoole, ne suffit pas : « Il s’agit de créer un climat propice au travail des défenseurs, mais cela nécessite l’engagement de l’État et de la société ». Il rappelle que ces ateliers doivent aussi mobiliser les acteurs au niveau africain, notamment dans le cadre du processus ERA (Environmental Rights in Africa), pour promouvoir l’accès à la justice et la participation citoyenne.

Au cœur de ces échanges, on perçoit la dimension humaine de la mission des défenseurs. Ils ne sont pas seulement des militants : ils sont médiateurs, lanceurs d’alerte, protecteurs des droits fonciers et environnementaux. Dans l’Ituri, certains conflits fonciers se sont aggravés en l’absence de voix capables de dénoncer les abus et d’accompagner les communautés. Mais leur rôle, aussi essentiel soit-il, soulève aussi des questions : ces représentants sont-ils toujours en phase avec les besoins et les priorités des communautés locales ? La légitimité et la représentativité restent des défis constants.
Ces ateliers traduisent une volonté de renforcer les capacités et de créer un environnement plus sûr pour ceux qui défendent la planète et les droits fondamentaux. Les participants repartent avec des outils numériques, des stratégies juridiques et des pratiques de prévention. Mais l’expérience montre que former ne suffit pas : la sécurité et l’efficacité des défenseurs dépendront toujours de la volonté politique, de la mise en œuvre effective des lois, et de la cohésion entre les acteurs locaux et nationaux.
En fin de compte, l’enjeu dépasse la formation. Il touche au cœur même de l’État de droit, de la citoyenneté et de la justice environnementale. La RDC est au centre des préoccupations climatiques mondiales, et ses défenseurs jouent un rôle irremplaçable pour préserver les forêts, protéger les terres et garantir les droits des communautés. Les ateliers de Bunia et d’Isiro sont une étape cruciale, mais le véritable défi reste : assurer leur sécurité, leur autonomie et leur impact réel sur le terrain. À en croire certains participants : former les défenseurs est un progrès ; les protéger durablement reste le défi central.
Par kilalopress