Gouvernance foncière et héritage colonial en Afrique : la société civile appelle à dépasser le dualisme foncier avant la CLPA 2025

Kilalopress – Alors que près de 70 % des terres africaines restent régies par le droit coutumier non reconnu par la loi, la société civile intensifie sa lutte pour la justice foncière et la souveraineté des communautés. C’est le constant ressortit au cours de la présentation faite par Mme Eileen Wakesho, Directrice du programme Terre, Environnement et Climat à Nairobi, lors du webinaire de sensibilisation des journalistes tenu le 6 novembre 2025, en amont de la Conférence sur la politique foncière en Afrique prevus a addis- abeba ce mois de novembre (CLPA 2025).

Intitulée « Africa Land Governance and Colonialism: Unpacking the Past, Confronting the Present, Advocating for the Future », son intervention a mis en lumière l’une des réalités les plus profondes du continent : la persistance des fractures foncières héritées du colonialisme et leur influence sur les inégalités actuelles.

La question foncière en Afrique n’est pas un simple enjeu de développement. Elle est au cœur d’une lutte historique pour la dignité, la justice et la souveraineté des peuples. À l’époque coloniale, les puissances européennes avaient confisqué les terres africaines en invoquant la doctrine de terra nullius, selon laquelle les territoires non « exploités » selon les normes occidentales pouvaient être déclarés sans maître. Par cette fiction juridique, elles ont revendiqué la propriété ou la tutelle de vastes régions, reléguant les droits coutumiers des populations locales au rang de simples usages tolérés.

C’est de là qu’est né le système foncier dual qui structure encore aujourd’hui la plupart des pays africains : un cadre juridique formel, inspiré du droit occidental, d’un côté, et un droit coutumier marginalisé de l’autre. Cette fracture historique a transformé la terre, jadis considérée comme un bien communautaire, en marchandise. La dépossession massive qui s’en est suivie a ouvert la voie à des siècles d’injustice, dont les conséquences continuent de se faire sentir.

Près de 70 % des terres en Afrique subsaharienne demeurent régies par le droit coutumier, souvent sans reconnaissance légale. Cette absence de protection juridique expose les communautés rurales à une insécurité chronique et les rend vulnérables aux appétits d’investisseurs, de multinationales et parfois même d’élites locales. Les femmes, les jeunes et les éleveurs nomades sont parmi les plus touchés par cette précarité.

Mme Wakesho a dénoncé une nouvelle forme de colonisation foncière à travers les acquisitions à grande échelle, souvent présentées comme des projets de développement, mais qui ne sont, selon elle, qu’une continuité de la dépossession coloniale. En exploitant le flou entre le droit coutumier et la loi écrite, ces acteurs économiques accaparent des millions d’hectares de terres, provoquant des déplacements forcés, la perte des moyens de subsistance et des conflits violents. Derrière chaque accord signé se cache une question fondamentale : à qui appartient réellement la terre africaine ?

Face à ces dérives, la société civile s’impose comme un acteur de résistance. Partout sur le continent, des organisations locales mènent un combat acharné pour la justice foncière. Leur action s’articule autour du plaidoyer politique, de l’assistance juridique et de la mobilisation communautaire. Elles sensibilisent les populations à leurs droits, accompagnent les villages dans la sécurisation collective des titres fonciers et forment des citoyens capables de défendre leurs terres devant les autorités.

Des innovations émergent également : des cartes participatives, élaborées avec l’aide des communautés, permettent de délimiter et de documenter les territoires coutumiers. Ces preuves, appuyées par des outils technologiques, deviennent des armes juridiques puissantes pour contester les accaparements illégaux. Au Kenya, la communauté Ogiek a ainsi obtenu la reconnaissance officielle de ses terres ancestrales après des années de lutte, grâce à un plaidoyer soutenu par les organisations de la société civile et des instances internationales.

Mais la bataille ne se joue pas uniquement dans les tribunaux ou les ministères : elle se mène aussi dans les médias. Mme Wakesho a insisté sur le rôle essentiel des journalistes dans cette cause. En enquêtant sur les racines des conflits fonciers, en amplifiant les voix des populations marginalisées et en exigeant la transparence dans les transactions de terres, les médias deviennent des instruments de justice et de responsabilisation. Le reportage foncier, loin d’être un simple récit local, devient un acte politique qui éclaire les structures d’injustice héritées du passé.

La décolonisation de la gouvernance foncière n’est donc pas un exercice de mémoire : c’est un impératif pour le présent et une condition de stabilité pour l’avenir. Tant que les droits coutumiers resteront juridiquement invisibles, le développement, la paix et la justice en Afrique resteront fragiles. Pour Mme Eileen Wakesho, seule une alliance durable entre les organisations de la société civile et les médias permettra d’ouvrir la voie à un changement systémique, où la terre redeviendra véritablement un bien du peuple et non un objet de spéculation.

« La terre appartient au peuple, a-t-elle conclu. La reconquérir, c’est reconquérir notre avenir. »

Par kilalopress

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