Addis-Abeba : La 6ᵉ Conférence africaine sur la politique foncière l’Afrique adopte une feuille de route historique pour la justice foncière, la restitution et l’avenir des terres

Addis-Abeba, 14 novembre 2025 – Sous une pluie d’applaudissements qui résonnait encore dans la grande salle de la Commission de l’Union africaine, la 6ᵉ Conférence africaine sur la politique foncière a refermé ses portes sur une session de clôture d’une rare intensité politique et émotionnelle. Durant près de quatre jours, gouvernements, chercheurs, autorités traditionnelles, représentants de la diaspora, organisations de femmes et de jeunes, secteur privé et société civile ont débattu, confronté leurs visions et construit ce que beaucoup qualifient déjà d’« étape fondatrice » pour l’avenir foncier du continent.

La dernière séquence, particulièrement solennelle, s’est ouverte avec l’intervention du Dr Janet Ademe, représentante de la Commission de l’Union africaine depuis 2014, invitée à formuler les remarques finales. Dans un message teinté de gratitude, de fermeté politique et d’espoir continental, elle a rappelé que le thème de cette année gouvernance foncière, justice et réparations pour les Africains et leurs descendants dans la diaspora avait exigé des participants qu’ils aillent « au-delà des technicalités de l’administration » pour réaffirmer la terre comme source de justice, de dignité, d’identité et de paix. Dr Ademe a résumé l’esprit de cette édition en cinq messages clés :

  • remettre la justice au cœur de la gouvernance foncière ;
  • renforcer les engagements des États envers la Déclaration de l’UA sur les défis fonciers ;
  • consolider les partenariats entre gouvernements, universités, autorités traditionnelles, société civile et secteur privé ;
  • placer la recherche et la connaissance comme socle de toute réforme ;
  • garantir une coordination continentale cohérente, dans le cadre de l’Agenda 2063, « l’Afrique que nous voulons ».

À travers ces mots, la représentante de l’UA a également salué le travail titanesque réalisé en coulisses : comité scientifique, secrétariat, experts, interprètes, rapporteurs, équipes IT, communicateurs, services de sécurité, coordinateurs du réseau NELGA, jusqu’aux danseurs culturels venus honorer la richesse des identités africaines. « Sans vous, il n’y aurait pas eu de conférence », a-t-elle lancé devant des dizaines de membres d’équipe invités sur scène, certains visiblement émus.

Le premier à intervenir, M. Abubakar Sappay Foraymusa, Commissaire général de la Commission nationale foncière de Sierra Leone, résume l’esprit du moment d’un « À toute bonne chose, il y a une fin », avant de présenter une série d’engagements minutieusement négociés par les États africains. Les gouvernements annoncent ainsi la mise en place d’une politique intégrée de restitution foncière, de préservation culturelle et de réparation historique. Une seule architecture nationale devra désormais regrouper les procédures d’identification des bénéficiaires, la restauration des noms de lieux autochtones, la protection des sites sacrés, et l’ancrage des politiques dans la justice sociale, les droits humains et le développement durable. Pour soutenir ces ambitions, des fonds nationaux de restitution et de restauration seront créés, financés à la fois par les budgets des États, les partenaires et les accords de restitution. Ils couvriront la compensation des communautés déplacées, la réhabilitation d’artefacts et de restes ancestraux sans charge financière insoutenable ainsi que la recherche, les systèmes de données et le renforcement de capacités.

Les gouvernements africains affirment également vouloir reconnaître pleinement les systèmes fonciers coutumiers, en harmonisant le droit statutaire et coutumier, en garantissant l’accès équitable des femmes, des jeunes et des groupes marginalisés, et en impliquant systématiquement les autorités traditionnelles qui administrent plus de 80 % des terres du continent. L’ensemble devra s’ancrer dans des valeurs africaines telles que la souveraineté, la propriété collective, la sécurité alimentaire et l’héritage culturel.

Dans la même dynamique, les États annoncent un partenariat renforcé avec les universités et centres de recherche pour moderniser les formations en gouvernance foncière, doter les étudiants de compétences techniques solides et réaligner les récits africains sur les réalités nationales. Ils s’engagent aussi à standardiser l’engagement communautaire pour prévenir les conflits, à intégrer l’innovation numérique dans la gestion foncière, à instaurer une Conférence africaine biannuelle des Commissions foncières nationales, à mieux encadrer le foncier périurbain face à l’urbanisation rapide et à mobiliser davantage la diaspora africaine dans les politiques foncières. La modératrice sourit : « C’est un agenda colossal. Mais nous vous savons capables. »

Le relais passe ensuite au monde académique. Le directeur de l’IAV et coordinateur de NELGA, le professeur Moha El-Ayachi rappelle d’abord les avancées réalisées depuis 2023 : les universités du réseau NELGA ont modernisé leurs curricula pour les aligner sur les recommandations du CLPA ; ces programmes sont désormais enseignés au bachelor, master, doctorat, mais aussi dans les formations continues et les MOOCs ; des recherches comparatives NELGA–NODES ont été lancées. Un défi persiste toutefois : bâtir des mécanismes de financement africains et pérennes pour la recherche en gouvernance foncière.

Les institutions académiques dévoilent ensuite leurs nouveaux engagements, articulés autour de quatre axes. Le premier concerne la formation : revoir les politiques foncières nationales sous l’angle de la décolonisation et de la nation-building, intégrer l’IA, les technologies spatiales et les enjeux climatiques dans les cours, prioriser les jeunes dans les programmes, et développer de nouvelles formations accréditées — notamment sur climat et foncier, comme à Western Cape. Le second axe porte sur un agenda de recherche particulièrement dense : programme sur la décolonisation des relations foncières, collaborations renforcées avec la société civile et les mouvements sociaux, études sur les inégalités spatiales, l’agriculture numérique, les régimes fonciers collectifs émergents, création de dépôts numériques de la recherche, travaux sur l’accès des jeunes à la terre, sur les pratiques d’héritage, et partenariats avec la diaspora ainsi qu’avec l’Observatoire mondial du foncier.

Le troisième axe concerne la vulgarisation des connaissances : les institutions s’engagent à renforcer la plateforme continentale du CLPA, à soutenir la revue GLPGI, à diffuser les résultats de recherche via des briefs, films, radios, réseaux sociaux et journaux, et à publier dans les langues locales pour toucher directement les communautés. Le quatrième axe est centré sur la jeunesse, l’industrie foncière et la durabilité : assurer la pérennité financière du CLPA, intégrer la biodiversité, les océans, les forêts et même les applications spatiales dans les débats fonciers, encourager les jeunes chercheurs à travailler sur la réparation et la justice, normaliser les pratiques du secteur foncier au niveau continental et renforcer les liens avec les corps professionnels, dont les géomètres. La modératrice prévient : « Nous suivrons tout cela de près. »

La dernière voix à prendre la parole est celle de Sa Majesté Stephen Izakare, représentant le Forum des Autorités Traditionnelles Africaines. Malgré quelques soucis techniques, sa déclaration s’impose comme l’un des moments marquants de la clôture. Les autorités traditionnelles s’engagent à promouvoir l’inclusivité dans la résolution des injustices historiques, à instaurer davantage de transparence — notamment via des customary land administration secretariats pour lutter contre les ventes multiples — et à réformer les pratiques coutumières qui pénalisent encore les femmes, les jeunes ou les personnes handicapées.

Elles annoncent vouloir intégrer davantage les Queen Mothers, les femmes et les jeunes dans les structures de gouvernance foncière, participer activement à l’élaboration des politiques nationales en y intégrant les savoirs indigènes, et renforcer leurs compétences grâce à des formations en droit, gouvernance foncière, gestion et TIC. Elles se disent prêtes à piloter des projets économiques communautaires conciliant développement et préservation de la garde coutumière, à améliorer l’accès des groupes vulnérables et de la diaspora à la terre, et à collaborer avec le Centre africain des politiques foncières et les universités pour bâtir un curriculum continental sur le foncier coutumier.

« Nous devons tous voir les engagements pour nous tenir mutuellement responsables », insiste la modératrice.

La scène suivante est marquée par la montée sur l’estrade des membres du Comité scientifique : Pr Kimani, Dr Liz Musvoto, Pr Moha El Elachi, Eileen Wakesho, Onyekachi Wambuwe, Nancy, Dr Emmanuel Soulé, Pr Milou, et d’autres encore. Joane Kagwanja rappelle que ces femmes et hommes ont tenu « plus de 25 réunions » depuis mai pour examiner les abstracts, corriger les articles, organiser les panels, valider les modérateurs et assurer la rigueur scientifique d’un événement qui compte désormais parmi les plus influents du continent sur la question foncière. Le public aclame et l’applaudissement est long.

« Sans eux, il n’y aurait pas eu de conférence », lance Kagwanja, provoquant une nouvelle salve de remerciements.

La clôture de cette 6ᵉ Conférence africaine sur la politique foncière aura donc été bien plus qu’un simple rituel institutionnel : elle a marqué un tournant politique. L’Afrique s’est dotée d’une vision partagée où la terre n’est plus seulement un titre ou un territoire, mais un héritage spirituel, un droit historique et un levier de réparation collective. La présence active des jeunes, des femmes, de la diaspora et des autorités traditionnelles rappelle que la transformation foncière ne peut être l’affaire d’un seul acteur : elle est un chantier intergénérationnel, transdisciplinaire et profondément identitaire.

Dans un continent traversé par les conflits, les déplacements internes, les injustices historiques et les pressions extractives, les résolutions adoptées à Addis-Abeba constituent une réponse ambitieuse mais réaliste. Elles affirment qu’un autre avenir est possible : un avenir où la restitution, la mémoire et la justice foncière deviennent les fondations d’une prospérité partagée. Alors que les délégations quittent Addis-Abeba, une certitude s’impose : la conférence se termine, mais le travail commence à peine. Les États seront désormais jugés non pas sur leurs discours, mais sur leur capacité à traduire en actes les engagements qu’ils ont eux-mêmes portés. Et dans les couloirs de la CUA, l’écho des applaudissements laisse place à une conviction nouvelle : l’Afrique avance, unie, vers la terre qu’elle veut, et vers la justice qu’elle mérite.

Par kilalopress

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