À Kinshasa, l’ouverture de la session d’avril du Conseil économique et social n’a pas seulement relancé le débat sur l’exploitation minière. Elle a surtout exposé, en filigrane, une contradiction persistante dans la gestion des ressources naturelles en République démocratique du Congo : celle d’un État qui alerte, mais peine à arbitrer entre les différentes formes de destruction de ses propres forêts.
En dénonçant les pratiques de certaines entreprises minières accusées de détruire les écosystèmes et de fragiliser les communautés locales, le président du Conseil, Jean-Pierre Kiwakana, a rappelé que les forêts congolaises jouent un rôle vital dans la régulation du climat, la préservation de la biodiversité et la survie des populations riveraines. Une position difficilement contestable, tant les pressions sur ces écosystèmes s’intensifient à mesure que la demande mondiale en minerais stratégiques augmente.
Mais derrière cet appel à des règles plus strictes dans le secteur minier, une autre réalité, moins frontalement abordée, refait surface. Selon des observateurs congolais, l’indignation institutionnelle apparaît incomplète, voire déséquilibrée. « Pourquoi ne pas aussi interpeller ceux qui coupent le bois en désordre ? Cela fait longtemps, mais vous ne réagissez pas », s’interroge l’un d’eux, pointant un silence jugé prolongé face à l’exploitation forestière informelle.
La remarque, à première vue défensive, soulève pourtant une question centrale : la destruction des forêts en RDC peut-elle être attribuée prioritairement à un seul secteur ? D’après plusieurs analyses, la réponse est non. Si les activités minières contribuent indéniablement à la déforestation locale, notamment par l’ouverture de sites et les infrastructures associées, elles ne représentent qu’une partie d’un phénomène plus diffus. À en croire certaines estimations du secteur environnemental, la pression la plus constante sur les forêts provient du bois énergie et des pratiques agricoles extensives, souvent liées à des logiques de survie.
Faut-il pour autant relativiser la responsabilité des entreprises minières ? La question divise. Car si leur empreinte spatiale peut sembler plus limitée que celle des dynamiques informelles, leur impact est souvent plus rapide, plus concentré et plus difficilement réversible. De plus, contrairement aux acteurs locaux, ces entreprises opèrent dans un cadre réglementaire censé encadrer leurs activités — ce qui renforce les attentes en matière de conformité et de redevabilité.

Ce double standard apparent — tolérance face aux pratiques artisanales, fermeté affichée envers les acteurs industriels — révèle surtout une fragilité structurelle de la gouvernance environnementale. D’après nos recoupements, plusieurs acteurs du secteur estiment que l’État congolais peine à exercer un contrôle effectif, tant sur les grandes concessions que sur les chaînes informelles d’exploitation du bois. Une situation qui alimente un sentiment d’impunité généralisée, où chaque acteur, à son échelle, contribue à l’érosion du capital forestier.
Dans les communautés locales, cette réalité se traduit par une forme de désillusion. Entre promesses de développement liées aux projets miniers et dépendance quotidienne aux ressources forestières, les populations se retrouvent au cœur d’un système où les alternatives économiques restent limitées. « On nous parle de protection des forêts, mais on ne nous donne pas d’autres moyens de vivre », confient certains acteurs communautaires, illustrant une tension rarement résolue entre impératifs écologiques et contraintes sociales. Ce que révèle finalement cette séquence institutionnelle à Kinshasa, ce n’est pas seulement un problème de réglementation minière, mais une crise plus profonde de cohérence politique. Car durcir les règles dans un secteur, sans traiter les autres sources majeures de déforestation, revient à déplacer le problème plutôt qu’à le résoudre.
À mesure que les pressions économiques et climatiques s’intensifient, la RDC se trouve face à une équation de plus en plus difficile : comment hiérarchiser les responsabilités sans tomber dans l’arbitraire ? Et surtout, comment construire une réponse crédible lorsque les causes de la déforestation sont à la fois industrielles, informelles et structurellement liées à la pauvreté ? Dans ce contexte, l’appel du Conseil économique et social, bien que nécessaire, pourrait n’être qu’un signal de plus à moins qu’il ne s’accompagne d’une remise en question plus large, incluant enfin l’ensemble des acteurs qui, de près ou de loin, participent à la disparition progressive des forêts congolaises.
Par kilalopress