Dans la chaleur moite de Kindu, la grande salle de l’Université de Kindu a servi, ce 8 avril 2026, de point de convergence à une réflexion que beaucoup d’acteurs locaux jugent désormais incontournable. À l’ouverture de la toute première Conférence sur l’Agriculture, l’Environnement, le Tourisme et l’Eau, le gouverneur Mussa Kabwankubi Moïse a donné le ton d’un rendez-vous appelé à durer jusqu’au 10 avril, placé sous le haut patronage du chef de l’État Félix Antoine Tshisekedi Tshilombo.
Derrière le protocole, l’enjeu dépasse largement l’agenda institutionnel. Selon les organisateurs, il s’agit d’un exercice de lucidité : établir un diagnostic précis de secteurs aussi stratégiques que fragilisés, identifier les blocages structurels, puis traduire les recommandations en projets concrets, financés et suivis dans le temps. Une ambition qui, à en croire plusieurs observateurs présents, trahit surtout l’urgence d’une province longtemps restée en marge des dynamiques nationales.
Le discours du gouverneur s’est inscrit dans un contexte global marqué par l’intensification de la crise climatique et l’érosion accélérée de la biodiversité. Dans cette perspective, il a appelé à une prise de conscience collective face à ce qu’il décrit comme une menace directe pour les équilibres écologiques et les conditions de vie futures. Le Maniema, a-t-il soutenu, entend désormais s’aligner sur les engagements nationaux et internationaux en matière de lutte contre le changement climatique, de protection des écosystèmes et de promotion d’une agriculture durable, capable de garantir la sécurité alimentaire tant provinciale que nationale.
Mais au-delà des déclarations, le contraste entre le potentiel et la réalité reste saisissant. Jadis présenté comme un grenier agricole pour plusieurs régions — de Kinshasa au Grand Katanga, en passant par la Grande Orientale, le Sud-Kivu et le Grand Kasaï — le Maniema produisait riz, arachide, maïs, niébé et huile de palme, sans oublier des cultures industrielles telles que le coton, le café, le palmier à huile et l’hévéa. Aujourd’hui, d’après des sources locales, cette dynamique s’est fortement érodée. La production agricole, animale et halieutique peine à suivre, tandis que l’enclavement quasi total accentue la pression sur les marchés. Les prix relevés sur place illustrent cette tension : un poulet atteint 50 000 francs congolais, un kilogramme de bœuf 25 000, le poisson 15 000, et un sac de riz de 50 kg grimpe jusqu’à 180 000 francs.
Ce paradoxe économique se double d’une richesse écologique exceptionnelle. Le Maniema reste couvert à 56 % de forêts, abritant près de 9 % de la biodiversité nationale, auxquelles s’ajoutent 23 % de savanes et 21 % de galeries forestières. Les inventaires évoquent 32 réserves forestières totalisant 49 660 hectares, cinq chantiers forestiers couvrant 32 067 hectares, ainsi que 19 essences exploitables à forte valeur commerciale. À cela s’ajoutent des tourbières et une faune rare : le gorille de plaine orientale à Kasese, le bonobo, l’okapi, le paon congolais, mais aussi des espèces de primates récemment identifiées comme le Lesula et le Likweli. Autant d’indicateurs qui, selon certaines analyses, placent la province au cœur des enjeux mondiaux de conservation.
Dans le même temps, le potentiel touristique demeure largement inexploité. Les eaux thermales de Pangi et de Kasongo, le lac Ndjale à Kibombo — connu pour la reproduction des perroquets gris —, la route historique des caravanes de Nyangwe ou encore les chutes de Tchezi sont cités comme autant de sites en attente de valorisation. D’après plusieurs acteurs du secteur, l’absence d’infrastructures et de politiques cohérentes freine toute perspective de développement durable dans ce domaine.
Les défis liés à l’accès à l’eau illustrent également les déséquilibres structurels. À Kindu, les besoins journaliers des ménages sont estimés à 28 600 m³, alors que l’offre combinée de la Regideso et des systèmes ASUREP plafonne à 2 600 m³. Un déficit qui, selon des observateurs, expose les populations à des risques sanitaires persistants et accentue les inégalités d’accès aux services de base.
Dans ce contexte, certaines initiatives commencent à émerger. Le gouverneur a notamment salué la signature d’un contrat de conservation forestière dans le territoire de Kaïlo entre le gouvernement provincial et la société New Goshen, présentée comme une étape vers l’accès aux financements liés aux crédits carbone. Une orientation qui s’inscrit dans une logique de valorisation économique des services écosystémiques, encore peu structurée dans la province.
Les attentes formulées à l’issue de cette première journée traduisent, elles aussi, l’ampleur des chantiers à venir : renforcement de l’accès aux semences de cacao, de palmier à huile et de cultures vivrières, intégration du Maniema dans le programme de transformation agricole soutenu par la Banque africaine de développement, concrétisation de la vente de crédits carbone, implantation d’antennes du Fonds forestier national et de l’Office national du tourisme, ou encore élaboration d’une feuille de route pour relancer l’écotourisme, notamment autour de la réhabilitation de l’axe Kindu–Dingi–Centre Commandos de Lokando.
À ces ambitions s’ajoute un projet structurant dans le secteur de l’eau : la construction à Kindu d’une usine d’épuration d’une capacité minimale de 50 m³, accompagnée d’un appel à des partenariats public-privé pour améliorer le taux de desserte en eau potable.
Ces assises de trois jours dont été officiellement lancées par la ministre nationale de l’Environnement et du Développement durable, Marie Nyange Ndambo. Une présence qui, pour plusieurs participants, pourrait renforcer la portée nationale d’une initiative encore à l’épreuve de sa concrétisation. Reste à savoir si cette conférence marquera un véritable tournant ou si elle s’inscrira dans la longue liste des diagnostics sans suite. Car ici, plus qu’ailleurs, la question n’est plus tant d’identifier les problèmes que de transformer les promesses en réalités tangibles pour les populations et les écosystèmes.
Par kilalopress