Au premier regard, il ne s’agit ni d’une mine à ciel ouvert ni d’un contrat d’exploitation signé dans l’urgence. Le cœur de la controverse se niche ailleurs : dans des kilomètres linéaires d’archives coloniales conservées en Belgique, chargées d’une mémoire géologique qui, à en croire plusieurs sources concordantes, pourrait peser lourd sur l’avenir minier de la République démocratique du Congo.
À Africa Museum, à Tervuren, près d’un demi-kilomètre de rayonnages abritent des millions de documents issus de l’époque du Congo belge : cartes géologiques, rapports de missions, carnets de terrain, relevés miniers et notes techniques produits par des sociétés belges actives au Congo au XXᵉ siècle. Ces fonds décrivent, parfois avec une précision remarquable, des trajectoires d’exploration et des zones de prospection situées dans des régions aujourd’hui au cœur des convoitises mondiales, notamment autour du cuivre, du cobalt, du coltan et du lithium.
Selon des informations rendues publiques le 21 février 2026, une société minière américaine, Cobalt Metals, souhaite accéder à ces archives afin de les numériser et de les analyser à l’aide d’outils d’intelligence artificielle. L’objectif affiché est d’exploiter ces données historiques pour affiner la cartographie de gisements stratégiques en Afrique centrale. L’entreprise bénéficierait, d’après plusieurs révélations concordantes, du soutien financier et technologique de Bill Gates, figure centrale de l’écosystème mondial des technologies avancées appliquées au secteur extractif.
La démarche, présentée comme technique, soulève néanmoins un faisceau de questions diplomatiques et politiques. Les autorités belges rappellent avoir lancé, il y a deux ans, un vaste programme public de numérisation de ces archives, soutenu par un financement de l’Union européenne, dans le cadre d’un appui au secteur minier. Ce programme vise à préserver, classer et rendre accessibles les documents dans un cadre scientifique et non exclusif, au bénéfice des chercheurs, des autorités congolaises et, le cas échéant, d’acteurs privés. Mais le chantier est jugé considérable et devrait encore s’étendre sur quatre à cinq ans.
Dans cet intervalle, la volonté affichée d’une entreprise privée d’intervenir directement dans la numérisation suscite de fortes réticences à Bruxelles. La direction de l’Africa Museum, appuyée par les autorités fédérales belges, s’oppose à toute délégation complète du processus à un acteur privé. « Nous ne pouvons pas déléguer la gestion complète de l’archivage de nos documents à une entreprise privée », a déclaré son directeur, estimant qu’un tel scénario créerait un avantage commercial incompatible avec la mission de service public de l’institution. Les autorités belges soulignent également l’absence de lien contractuel direct avec l’entreprise américaine et rappellent que ces archives doivent rester consultables dans un cadre public, scientifique et équitable.
C’est précisément sur ce terrain que la controverse devient plus sensible. D’après plusieurs sources du secteur minier, un accord de principe a été signé à Kinshasa entre le ministre congolais des Mines, Kizito Pakabomba, et le directeur général de KoBold Metals en RDC, Benjamin Katabuka. Cet accord prévoirait notamment le déploiement d’une équipe de la société au sein des archives conservées en Belgique avant le 31 juillet 2025. Par ailleurs, l’entreprise aurait obtenu, fin août, sept permis de recherche minière couvrant plus de 1 600 kilomètres carrés sur le territoire congolais.
Pris isolément, ces éléments relèvent de la gestion courante du secteur extractif. Mis en perspective avec la course actuelle à l’accès aux archives géologiques coloniales, ils interrogent cependant sur la séquence, le calendrier et le niveau réel de contrôle stratégique exercé par l’État congolais sur des données susceptibles d’orienter, en amont, l’exploitation de ressources critiques. Dans le monde des minerais stratégiques, rappellent des analystes, quelques mois d’avance dans l’accès à l’information peuvent se traduire par des milliards de dollars et par un repositionnement durable des rapports de force.
Au-delà du différend belgo-américain, l’affaire s’inscrit dans un jeu géopolitique plus large. La RDC cherche à attirer des investissements étrangers pour sécuriser et moderniser son secteur minier. Les États-Unis entendent réduire leur dépendance à la Chine pour l’approvisionnement en métaux critiques. L’Europe, de son côté, semble déterminée à conserver un droit de regard sur un patrimoine hérité de son passé colonial. À en croire certaines analyses, cette convergence d’intérêts divergents dessine les contours d’une nouvelle compétition pour l’Afrique, moins visible, mais tout aussi déterminante.
Dans cette bataille silencieuse, le contrôle ne passe plus uniquement par les concessions minières ou les frontières physiques, mais par les serveurs, les bases de données et les algorithmes. Chaque document scanné, chaque carte interprétée par une intelligence artificielle, peut devenir un levier de pouvoir économique et politique. « Il n’existe pas de carte indiquant : “creusez ici, vous trouverez du lithium” », rappellent des spécialistes du secteur. Mais l’agrégation de milliers de données historiques peut orienter, avec une redoutable efficacité, les stratégies d’exploration contemporaines.
Cette affaire agit ainsi comme un révélateur d’une continuité plus troublante. Longtemps reléguées au rang de vestiges du passé, les archives coloniales se muent aujourd’hui en instruments de puissance. Selon plusieurs observateurs, la domination ne disparaît pas : elle se reconfigure, devient contractuelle, numérique, algorithmique. La question centrale demeure alors entière : la RDC maîtrise-t-elle réellement les termes des accords conclus autour de son patrimoine informationnel ? Ou assiste-t-on à une redéfinition plus subtile des rapports de dépendance, sous couvert de coopération technologique ?
Dans l’hymne national comme dans la Constitution congolaise, la souveraineté sur les richesses du sol et du sous-sol est présentée comme un pilier non négociable. Pourtant, à mesure que le champ de bataille se déplace vers les données et la mémoire géologique, cette souveraineté se joue désormais aussi dans des clauses contractuelles, des choix techniques et des calendriers de numérisation. Comme l’a relevé plusieurs sources, la défense des intérêts nationaux ne relève plus seulement du discours politique, mais de la capacité à contrôler l’information stratégique. À ce stade, aucune mine n’est encore ouverte et aucun minerai n’a quitté le sol congolais. Mais les archives de Tervuren sont déjà devenues l’enjeu d’un affrontement feutré entre Kinshasa, Bruxelles et Washington. Un affrontement où la prudence lexicale s’impose, mais dont les implications pourraient, à long terme, redessiner en profondeur les équilibres du pouvoir minier en Afrique centrale.
Par kilalopress