RDC : entre ressources stratégiques, vulnérabilités sociales et quête de cohérence environnementale, un pôle de collaboration pour la justice climatique émerge

24 février 2026 | La Rédaction – À Kinshasa, ce mardi 24 février 2026, une salle de réunion a concentré bien plus que des discours techniques sur le climat. Dans une République démocratique du Congo exposée aux chocs environnementaux, aux tensions sociales et aux convoitises géopolitiques autour de ses ressources naturelles, l’ouverture d’une rencontre nationale consacrée à la justice climatique a pris des allures de moment charnière. Le pays, déjà au cœur de conflits larvés ou ouverts, voit désormais ses écosystèmes et ses territoires devenir des espaces stratégiques où se joue, souvent en amont et de manière silencieuse, l’avenir de la paix, de la cohésion sociale et du développement.

L’initiative est portée par l’Alerte Congolaise pour l’Environnement et les Droits de l’Homme (ACEDH), avec l’appui du Fonds pour les Droits Humains Mondiaux (FDHM). Elle vise la mise en place d’un pôle national de collaboration multi-acteurs sur la justice climatique, conçu comme un espace souple de dialogue, d’analyse partagée et de coordination stratégique. Derrière cette appellation institutionnelle, les organisateurs défendent une ambition plus structurante : replacer la justice climatique dans le champ concret des droits sociaux, notamment l’accès à l’information d’intérêt public et l’accès effectif à la justice pour les populations les plus vulnérables, premières victimes des dérèglements climatiques et des projets extractifs.

La rencontre se déroule sur deux jours, les 24 et 25 février, et réunit des représentants d’ONG locales, d’organisations communautaires et autochtones, des journalistes ainsi que des administrations publiques. L’objectif est clair : élaborer un diagnostic partagé de l’écosystème de la justice climatique en RDC, favoriser le dialogue et la collaboration entre acteurs de différents horizons, et identifier des priorités communes capables d’orienter l’action publique et citoyenne.

Au-delà des échanges conceptuels, les débats ont insisté sur un point souvent négligé : la nécessité de travailler en amont, sur les causes profondes des injustices climatiques, plutôt que de se limiter à la gestion de leurs conséquences visibles. Cette approche préventive implique d’analyser les choix d’aménagement du territoire, les régimes fonciers, la gouvernance des hydrocarbures, les politiques énergétiques, agricoles et minières, autant de secteurs étroitement liés à la justice climatique et aux dynamiques de conflit en RDC. Les participants ont souligné que la justice climatique ne saurait être traitée comme un champ isolé, mais bien comme un nœud intersectoriel au cœur des politiques publiques.

C’est dans cette logique qu’a été relevée l’importance des expériences concrètes déjà déployées dans le pays. Plusieurs intervenants ont notamment évoqué le Couloir vert Kivu–Kinshasa, saluant l’expérience et les solutions mises en œuvre par la Virunga Foundation. Lors de son intervention, l’organisation a présenté ce couloir comme un espace stratégique de déploiement de plusieurs solutions innovantes en matière de justice climatique, issues du modèle Virunga. Ce modèle articule conservation des écosystèmes, création de moyens de subsistance durables, accès à l’énergie propre et renforcement de la résilience communautaire, démontrant qu’il est possible de concilier protection de la biodiversité, droits des communautés et développement économique local. Les actions déjà réalisées — et celles en cours de développement — ont ainsi été citées comme des références concrètes pour penser des réponses structurelles et reproductibles aux injustices climatiques à l’échelle nationale.

Dans un pays où les ressources naturelles, censées soutenir le développement, alimentent souvent les tensions armées et les rivalités économiques, cette réflexion prend une dimension stratégique. Plusieurs analyses partagées lors des panels ont mis en lumière l’écart persistant entre les normes juridiques et leur application effective sur le terrain. Ce décalage fragilise les communautés locales et transforme des territoires riches en ressources en foyers de conflictualité durable.

Lors de son mot d’ouverture, le représentant du Ministère de l’Environnement, du Développement durable et de la Nouvelle Économie du Climat (MEDD-NEC) a rappelé cette tension structurelle.
« La justice climatique est un concept d’aujourd’hui, mais elle ne peut pas être dissociée des choix économiques. Devant les impératifs économiques, nous risquons parfois de sacrifier la population. Or, l’État a besoin de moyens pour répondre aux besoins des communautés », a-t-il déclaré, appelant à une conciliation lucide entre impératifs économiques et protection des droits.

Plusieurs panels ont nourri les échanges. Le Groupe de Recherche et d’Action sur le Droit et la Gouvernance (GRADI) a partagé son expérience dans l’élaboration du Plan d’action national pour la mise en œuvre des principes volontaires sur la sécurité et les droits humains en RDC. Un autre panel a porté sur la création d’alternatives énergétiques et de moyens de subsistance au profit des communautés locales. Un témoignage marquant a également mis en lumière l’impact de l’exploitation des hydrocarbures à Moanda, notamment sur la dégradation des moyens de subsistance et des droits des communautés locales. Enfin, un panel spécifique a permis au MEDD-NEC de présenter les défis majeurs identifiés en matière de respect des droits communautaires, de lutte contre le changement climatique et de mise en œuvre des projets d’atténuation.

Le Secrétaire exécutif de l’ACEDH, Me Olivier Ndoole, a insisté sur la singularité de la démarche.
« Il existe des initiatives au niveau national et global, mais il subsiste toujours des vides. Notre particularité sera définie par les acteurs eux-mêmes, en fonction des écarts identifiés entre les textes de loi et leur application sur le terrain. Nous voulons créer des passerelles avec les autres initiatives pour assurer la complémentarité et éviter les chevauchements », a-t-il expliqué.

Il a précisé que l’objectif est de mettre en place un pôle de collaboration multi-acteurs, volontairement plus informel, permettant à la fois le partage d’informations et la définition collective d’options d’influence sur les politiques de sauvegarde sociale et de justice climatique. Selon lui, la combinaison entre acteurs publics et privés, décideurs, acteurs de terrain, journalistes et acteurs judiciaires constitue une valeur ajoutée essentielle pour une véritable intersection intersectorielle et une meilleure harmonisation des politiques.

De son côté, Annie Bukaraba, consultante du FDHM, a présenté le nouveau cadre stratégique quinquennal 2025-2030 de l’organisation, corrigeant toute confusion sur une durée triennale.
« Pour ce plan stratégique, le FDHM a adopté une approche fondée sur le pouvoir collectif et le changement social à travers une dynamique multi-acteurs. Cette stratégie repose sur trois piliers : la justice climatique, la justice de genre et la gouvernance des ressources. Notre partenariat s’inscrit clairement dans le pilier de la justice climatique », a-t-elle précisé.

Elle a insisté sur l’importance des approches basées sur l’apprentissage collectif, l’intersectionnalité, l’inclusion de genre et la participation dans des espaces multi-acteurs, afin de transformer durablement les narratifs dominants du développement et de préserver les équilibres écologiques et climatiques au bénéfice des communautés, en particulier des peuples autochtones. La suite des travaux a été consacrée à la constitution de trois groupes de travail, chargés d’identifier les grandes causes du déficit de gouvernance environnementale et climatique. La restitution de leurs analyses est attendue à l’issue des assises. L’ACEDH a annoncé qu’une seconde rencontre sera organisée, suivie d’études de terrain destinées à confronter les orientations définies aux réalités locales.

Cette démarche participative vise à aboutir à des solutions réalistes, adaptées et éclairées par les insuffisances constatées sur le terrain. En filigrane, une conviction s’impose : en RDC, la justice climatique ne peut être dissociée des enjeux de paix, de gouvernance des ressources et de cohésion sociale. Si ce pôle de collaboration multi-acteurs parvient à dépasser le stade des intentions, il pourrait contribuer à repositionner le pays non plus seulement comme un réservoir stratégique exposé aux tensions, mais comme un espace de prévention des conflits et de reconstruction du lien entre l’État, les territoires et les communautés.

Par Asani Musangay

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